L'analyse de... Mathilde Lemoine, économiste, directeur des études économiques et de la stratégie marchés d’HSBC France

Le capital humain, une source de compétitivité délaissée

le 24/07/2014 L'AGEFI Hebdo

Le capital humain, une source  de compétitivité délaissée
(DR)

Les récents débats sur la compétitivité se sont focalisés sur le coût du travail et la baisse des charges. C’est dommage car les acteurs économiques donnent ainsi le sentiment que les salariés sont un poids pour l’entreprise et la croissance. A aucun moment, l’investissement en capital humain n’a été considéré comme une source de compétitivité. Or son impact positif sur la croissance a été démontré par de nombreux travaux et un tel investissement est considéré comme une condition indispensable au développement économique et à la réduction des inégalités.

Baisser les cotisations sociales est un moyen de gérer transitoirement le problème de la diminution des marges en rapprochant le coût salarial de la productivité mais cela ne permet pas de faire des entreprises françaises des price makers, c’est-à-dire des « faiseuses de prix ». Pour cela, il faudrait orienter les profits vers les investissements en innovation et renforcer la qualification moyenne de la main d’œuvre française afin que les individus puissent utiliser les nouvelles technologies qui en résulteraient. Une multiplication des innovations n’est pas possible sans formation initiale solide. Et leur diffusion dans les processus de production est contrainte par l’obsolescence éventuelle des qualifications professionnelles. L’OCDE a même été jusqu’à estimer un impact direct du niveau des compétences en littératie (lecture, écriture) et en numératie (calculs) sur la productivité. En France, le potentiel d’amélioration des compétences et donc de croissance est immense car nous sommes en queue de peloton. Notre pays est en 22e position sur 24 pays étudiés par l’OCDE en termes de capacités de compréhension de textes écrits (littératie) et en 21e position en ce qui concerne la maîtrise des concepts numériques et mathématiques (numératie). Plus de 20 % des adultes ne comprennent que des textes très simples et courts alors que cette proportion est seulement de 15 % en moyenne dans les pays de l’OCDE et de 13 % en Suède. De plus, 28 % des français ne sont pas capables de réaliser des calculs ou seulement des opérations très simples contre 19 % en moyenne dans les pays de l’OCDE et 15 % en Suède. Enfin, le pourcentage de ceux qui maîtrisent l’appréhension de textes complexes et les concepts numériques abstraits est particulièrement faible en France.

Bien sûr, la formation initiale compte pour beaucoup, mais l’influence de la formation continue est réelle puisque les compétences se dégradent très significativement avec l’âge. Il n’est pas question de faire de chaque Français un ingénieur mais de permettre à tous d’acquérir, de garder et de développer des capacités de digestion et de maîtrise des changements technologiques, économiques et organisationnels. La croissance n’en sera que plus élevée, comme la probabilité d’entrer et de rester sur le marché du travail. De plus, un investissement insuffisant en capital humain conduit à un accroissement des inégalités. Les moins qualifiés sont exclus du marché du travail au fur et à mesure des mutations technologiques et économiques car ils sont plus dépendants de leur emploi tout en étant mal ou pas outillés.

Ainsi, pour améliorer durablement la compétitivité et le potentiel de croissance français, il ne suffit pas de soutenir la compétitivité-coût de façon transitoire par des allègements de charges, il faut aussi investir dans l’autre capital, celui du XXIe siècle, le capital humain. Dans le cadre d’un groupe de travail pluridisciplinaire intitulé «Entrer et rester dans l’emploi » sous l’égide de Terra Nova, nous avons proposé plusieurs mesures concrètes visant à faciliter l’accès à l’information disponible sur les formations professionnelles, à systématiser l’évaluation des formations, à multiplier les offres de formation générales aux peu qualifiés, à accompagner tous les jeunes qui sortent du système scolaire sans aucun diplôme (18 % d’une classe d’âge par an)…

Mais la mise en œuvre de telles mesures implique de dépasser les résistances de l’ensemble des acteurs : les managers hésitent à soutenir les formations qualifiantes de peur que les salariés partent dans d’autres entreprises ou parce que les équipes sont trop petites pour supporter qu’un des collaborateurs « disparaisse » en formation ; les syndicats craignent un renforcement de l’individualisme ; les salariés veulent des formations immédiatement « rentables » et l’Etat s’est défaussé sur les Régions, qui elles-mêmes privilégient la gestion du « bassin d’emploi » aux dépens du développement de compétences transférables. Sans une prise de conscience rapide de l’importance des qualifications, ce n’est pas seulement le niveau d’activité potentiel qui va être lourdement affecté par la crise, mais également le potentiel de croissance de la France.

Plus de 20 % des Français ne comprennent que des textes simples et courts

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