DOSSIER Financiarisation des matières premières

Les BFI misent sur les marchés physiques

le 11/03/2010 L'AGEFI Hebdo

Elles tissent des partenariats avec des industriels et renforcent les liens entre le « trading » et le financement.

Leur suprématie sur le marché des matières premières est encore incontestable, mais Goldman Sachs, Barclays Capital et Morgan Stanley doivent faire face à une concurrence de plus en plus rude. A coups d’acquisitions ciblées, JPMorgan ambitionne de monter rapidement sur le podium des acteurs mondiaux. La banque vient de frapper un grand coup en reprenant les activités non américaines de RBS Sempra, société conjointe entre Sempra Energy et Royal Bank of Scotland, pour 1,7 milliard de dollars. La transaction recouvre des actifs dans le gaz et l’électricité en Europe et dans l’or et les métaux à l’échelle mondiale - à l’exception des Etats-Unis. « La stratégie de JPMorgan est de couvrir l'aspect physique et financier des matières premières, de façon à avoir une plate-forme offrant le spectre complet de services », souligne Catherine Flax, responsable Europe, Moyen-Orient, Afrique (EMEA) du pôle matières premières de JPMorgan. La banque dit avoir augmenté ses effectifs dédiés aux matières premières de 50 % depuis deux ans.

Cap sur l'Amérique

La reprise de Bear Energy, dans le cadre du rachat de Bear Stearns en 2008, a renforcé sa présence dans les opérations de gaz naturel et d’électricité aux Etats-Unis. Le rachat d’UBS Commodities Canada, spécialisé dans l’agriculture et l’énergie, et ceux, plus mineurs, des spécialistes des émissions carbone EcoSecurities et ClimateCare ont aussi contribué à étendre son rayonnement. JPMorgan reste néanmoins à l’affût d’autres relais de croissance : « Nous avons l'intention de nous concentrer sur les opportunités en devenir dans le secteur agricole. Il existe un certain nombre de défis significatifs pour nos clients, y compris celui de la sécurité alimentaire. Nous avons aussi l'intention de croître dans le secteur des biocarburants », précise Catherine Flax.

En pleine croissance depuis le rachat des activités de Lehman Brothers en Asie et en Europe fin 2008, Nomura passe aussi à l’offensive dans le courtage des marchandises physiques (par opposition aux dérivés), où les banques de financement et d’investissement (BFI) concurrencent les courtiers traditionnels comme Trafigura et Armajaro. La banque japonaise vient de racheter les activités européennes de trading physique du gaz naturel et d’énergie du canadien Nexen. « Nous possédions déjà une plate-forme opérationnelle dédiée au trading financier des matières premières, en particulier au travers de contrats dans les pétroles, les métaux et l’agriculture, explique Jason Tudor, responsable des matières premières chez Nomura pour la région EMEA. L’acquisition de NEML (Nexen Energy Marketing London, NDLR) nous donne une présence immédiate dans le marché physique des matières premières et s’insère dans une stratégie de croissance future. Nous voulons faire croître cette activité de manière à devenir l’un des cinq plus gros acteurs du secteur de l’énergie et du gaz en Europe au cours des cinq prochaines années. »

Les banques françaises misent aussi sur le marché physique de l’énergie - le secteur le plus important devant les métaux et les matières premières agricoles. L’acquisition des activités belges et luxembourgeoises de Fortis a apporté à BNP Paribas une capacité de trading physique dans le gaz et l’électricité à Houston, aux Etats-Unis. « Cette acquisition nous donne une dimension nationale aux Etats-Unis avec une présence dans pratiquement tous les Etats américains, sans oublier le Canada », indique Amine Bel Hadj Soulami, responsable mondial des dérivés de matières premières chez BNP Paribas. Société Générale souhaite aussi se renforcer dans le fief pétrolier américain, mais pas seulement. « Nous voulons être le plus proche possible de nos clients. Nous regardons comment adapter notre structure, par exemple en recentrant notre équipe de métaux autour de l'équipe existante à Londres, où sont la majorité de nos clients, explique Federico Turegano, responsable mondial des ressources naturelles et énergétiques de SG CIB. Nous étudions aussi la possibilité d’avoir une petite équipe à Chicago, qui suivrait l’agroalimentaire et les biocarburants, Chicago et le Midwest étant des centres régionaux majeurs pour les softs commodities et les biocarburants aux Etats-Unis. » La banque pourrait y profiter du retrait de certaines banques régionales américaines, frappées par la crise financière. Elle est en revanche discrète sur son projet d’implantation à Genève dans le financement du négoce.

Ventes croisées

Ailleurs en Europe, SG CIB a opté pour un modèle proche de celui de RBS Sempra ou du partenariat entre Glencore et Credit Suisse, en créant deux coentreprises : Gaselys avec Gaz de France en 2001, puis Orbéo avec le chimiste Rhodia en 2006. Pour accéder lui aussi à une meilleure connaissance des flux physiques (voir l’avis d’expert), CA CIB a fait de même en mai dernier avec EDF Trading. « Nous allons commencer les transactions physiques de gaz et d’électricité en Europe fin mars », dévoile Martin Fraenkel, responsable global des matières premières pour la division fixed income de CA CIB. Sa coentreprise avec EDF Trading opère depuis novembre sur les produits financiers liés au marché du gaz et de l’électricité en Europe et du charbon à travers le monde. Elle compte 10 collaborateurs, qui s’ajoutent aux 70 professionnels des matières premières du front-office de CA CIB.

Natixis n’envisage pas de se lancer dans une telle aventure. Pour le moment, elle mise sur le financement et les dérivés de matières premières et privilégie les ventes croisées entre ses équipes. Au quatrième trimestre 2009, elle a ouvert un desk de trading dédié à l’énergie et aux métaux à New York. « Présents de longue de date sur le marché, nos concurrents français ont pu développer une base de clientèle d’entreprises, un processus qui demande du temps. Chez nous, les entreprises ne représentent pour le moment qu’environ 30 % des transactions, le reste provenant des institutions financières et des investisseurs avec qui il est plus facile de tisser des relations », détaille Andy Gooch, responsable mondial des matières premières pour les marchés de capitaux chez Natixis, à la tête d’une équipe de 73 personnes.

A l’inverse, BNP Paribas compte faire passer la part des investisseurs institutionnels de 10 % à 20 % d’ici à 2012, au lieu des 30 % à 35 % visés précédemment (L’Agefi Hebdo du 17 septembre 2009). D’ici à deux ans, « nous souhaitons doubler les revenus de l'ensemble de notre activité dans les matières premières », explique Amine Bel Hadj Soulami. Selon nos informations, cela signifie atteindre 1 milliard de dollars dans les dérivés. Société Générale favorise encore sa base de clients producteurs et fournisseurs de matières premières. « Nous tirons environ 75 % de nos revenus de trading de notre clientèle d'entreprises, une part qui devrait rester stable dans les années qui viennent », assure Edouard Nevisaki, responsable mondial des matières premières chez SG CIB.

Pour favoriser les ventes croisées entre les équipes de financement et celles des salles de marché, CA CIB a créé il y a un an une structure chapeautant l’ensemble de ses activités dédiées au pétrole et au gaz. « Nous voulions davantage coordonner nos lignes de produits de financements structurés, marchés de capitaux et banque d’investissement, en nous appuyant aussi sur nos équipes de coverage (couverture clients, NDLR) et nos 58 implantations à travers le monde », explique François Martin, responsable de ce global energy group. Grâce à cette organisation et à un contexte porteur, les revenus des produits de couverture sur le pétrole et le gaz ont bondi de 50 % en 2009, et ceux de l’ensemble du groupe énergie ont progressé de 38 %. Prochaine étape pour CA CIB et ses concurrentes : asseoir ses services de banque d’investissement auprès des acteurs des matières premières. BNP Paribas est déjà en ordre de marche : « Nous avons monté au cours des 18 derniers mois une équipe d'une quarantaine de banquiers conseils au service de 350 grandes entreprises », se réjouit Lincoln Payton, responsable mondial des matières premières chez BNP Paribas.

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