Un an après GameStop, Wall Street reste un casino
Un taux de 2.500% : c’est que qu’avait gagné l’action GameStop entre le 1er et le 28 janvier 2021 dans le cadre d’un mouvement historique orchestré par des investisseurs particuliers réunis sur le forum WallStreetBets (Reddit). Pendant des mois, les fonds spéculatifs avaient accumulé d’énormes positions vendeuses (short) sur un groupe de valeurs qui, comme le distributeur de jeux vidéo ou les cinémas AMC, étaient destinées à chuter. Une situation qui avait amené des boursicoteurs à organiser une contre-attaque en faisant monter artificiellement les cours. Pas préparés à être pris à revers sur leurs positions courtes, certains hedge funds avaient accusé d'énormes pertes, comme Melvin Capital contraint de lever près de 3 milliards de dollars dans l’urgence.
Des observateurs avaient alors pointé une forme de rébellion des petits investisseurs contre l’ordre établi de Wall Street, quand d’autres rappelaient que de tels épisodes de frénésie se produisent généralement vers la fin des bulles financières.
Alignement des planètes
En novembre 2020, quelques mois avant cet épisode, les marchés réunissaient les facteurs propices à ce phénomène de «meme stocks», ces actions qui gagnent en popularité grâce aux médias sociaux. «Enfermés pendant les premiers confinements, les particuliers américains étaient revenus assez massivement sur les actions. Mais l’événement a vraiment débuté avec les vaccins : avec des rendements au plus bas, des soutiens publics qui avaient gonflé liquidités et épargne, et l’effet d’entraînement des réseaux sociaux. Les premières valeurs ‘défendues’ avaient aussi une valeur sentimentale pour certains», explique Alexandre Baradez, responsable de l’analyse marchés chez IG France, pas certain que l’alignement de planètes se reproduise.
Autre facteur agravant, l’investissement sur actions via des options d’achat (call) s’est fortement développé à cette occasion, avec l’aide de nouvelles plateformes de trading à très bas coût comme Robinhood. Ces plateformes, autorisant un fort effet de levier, donnaient l’illusion aux particuliers d’un accès direct aux stratégies d’options de Wall Street. Les contrats d’options ont atteint des volumes records, notamment ceux utilisés par les investisseurs de détail (25% du total).
Après coup, le gendarme de la Bourse américain, la SEC, a identifié un «short squeeze» classique - un rachat forcé par des hedge funds de leurs positions courtes. Sans conséquences sur le front judiciaire. «Les manipulations de cours - au regard des fondamentaux - étaient difficiles à prouver avec autant de particuliers dispersés et habituellement victimes de ces pratiques, rappelle Paul Oudin, avocat chez Vermeille & Co. Les hedge funds n’ont pas engagé de poursuites, même vis-à-vis des professionnels qui partageaient leur analyse sur internet (Roaring Kitty & co).»
Influence des réseaux sociaux
Courtiers et plateformes «complices» ont vu leurs activités restreintespar les régulateurs sur les actions et les options. Mais depuis, les gendarmes de marché américains ont surtout proposé de contrôler le levier d’endettement général des hedge funds, qui a mis en risque les plus grandes banques avec l’affaire Archegos en mars 2021.
L’égalité apparente et revendiquée entre particuliers et professionnels sur le terrain du jeu boursier ne semblait pas durable. De fait, elle a été entamée par la rotation des actifs initiée avec la hausse des rendements obligataires dès mars 2021. L’indice «most shorted stocks» qui servait de boussole aux boursicoteurs jouant contre les hedge funds et qui avait gagné 120% en trois mois a reperdu 30%.
Le phénomène GameStop s’est donc dégonflé. Mais il est loin de s'être totalement évaporé (voir graphique). «Si les intérêts des particuliers sur les plateformes ad hoc sont moins intenses que début 2021 (alors multipliés par 5), ils ne redescendent pas aux niveaux d’avant-crise, poursuit Alexandre Baradez. Les cours des GameStop ou AMC restent pour l’instant nettement au-dessus des points bas de fin 2020 parce que ces sociétés ont pu améliorer leur marketing financier ou entamer un changement d’activité. Et l’influence des réseaux sociaux sur l’activité financière des particuliers perdure.» Reste à voir si 2022 sera l’année de la purge définitive des «meme stocks».
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