GameStop, symptôme d’un marché déréglé
Quand les petits et les sans-grades font tomber la haute finance de son piédestal, difficile de ne pas se réjouir avec la meute. Les sit-in inoffensifs d’Occupy Wall Street ont laissé la place aux techniques de gestion sophistiquées, et voilà les commentateurs qui saluent la victoire du faible contre le fort dans le dossier GameStop. Personne ne plaindra les fonds d’arbitrage pris à leur propre piège spéculatif. Mais il manque encore un ou deux couplets au chant révolutionnaire des boursicoteurs. Lorsque la poussière sera retombée, on trouvera surtout dans le camp des vainqueurs des investisseurs avisés, des hedge funds et des teneurs de marché portés par l’explosion des volumes de trading. Quant aux augures d’un monde nouveau, ils risquent d’être déçus. En se montrant aussi cyniques que ceux qu’ils dénoncent, les initiateurs de cette fronde n’obéissent qu’à une loi, celle du profit facile et maximal. Ils ne prétendent pas purger la finance de ses excès, juste en profiter comme les autres.
Si l’affaire GameStop mérite tant d’attention, c’est qu’elle est le symptôme non seulement d’une surchauffe boursière encouragée par les banques centrales, mais aussi d’un mal plus profond. La formation des prix sur une partie du marché actions défie les règles et la raison. A cet égard, l’attaque menée contre le principe même de la vente à découvert rate sa cible. Les paris à la baisse sur une valeur ont démontré depuis longtemps leur utilité pour les marchés en mettant au jour des fraudes comme celles de Wirecard. Ils sont aussi légitimes que les positions acheteuses qui caractérisent les paris à la hausse : ni plus, ni moins. La morale n’a rien à y voir. Seules leurs modalités de mise en œuvre et le risque de perte illimitée qu’ils font courir peuvent prêter le flanc à la critique.
Parce qu’elle reflète la psychologie de ses acteurs, la Bourse s’est muée à maintes reprises dans le cours de l’histoire en loterie. Mais la puissance des réseaux sociaux, couplée à un accès ludique et instantané au trading, donne aujourd’hui aux mouvements de foule une force inédite. Le jeu remplace l’analyse, les flux et reflux de liquidités éclipsent les fondamentaux, l’irrationnel triomphe et les régulateurs, comme de coutume, retardent d’une bataille. Cette modification de la structure des marchés d’actions cotées risque d’en éloigner un peu plus les investisseurs de long terme, déjà pénalisés par leurs exigences en fonds propres. Pourquoi s’aventureraient-ils encore sur ces terres quand les actifs privés, capital-investissement ou dette non cotée, leur offrent des valorisations plus en rapport avec les réalités économiques, et à l’abri des foules déchaînées ?
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