Les 9.000 milliards d’euros de la grande transmission sont devenus un marqueur politique
En quelques mois, le chiffre de 9.000 milliards d’euros s’est imposé dans le débat public français. Repris dans les journaux ou sur les plateaux de télévision, ce montant de patrimoine qui devrait être transmis des baby-boomers à la génération suivante au cours des quinze prochaines années s’est imposé bien au-delà de l’estimation économique. Il est devenu un marqueur politique et même un argument sociologique.
Mais d’où vient ce chiffre exactement ? S’il est tiré d’un rapport publié fin 2024 par la Fondation Jean-Jaurès, les auteurs – Alexandre Ouizille, sénateur de l’Oise, Théo Iberrakene, économiste, et Boris Julien-Vauzelle, économiste – se sont largement inspirés de recherches universitaires antérieures, notamment celles des économistes français Thomas Piketty et Clément Dherbécourt pour arriver à ce résultat.
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“Les travaux de Piketty datant de 2011 proposaient plusieurs scénarios d’évolution des transmissions patrimoniales, selon différents niveaux de croissance économique et de rendement des actifs. Et en observant les quinze années écoulées, la réalité s’est rapprochée du scénario haut, soit une croissance assez faible et un rendement des actifs qui est plutôt fort”, explique Boris Julien-Vauzelle, co-auteur du rapport Face à la grande transmission, l’impôt sur les grandes successions publié par la fondation.
Les travaux de Thomas Piketty et Clément Dherbécourt en avant
Partant de ce constat et des projections de mortalité de l’Insee, les auteurs ont retenu comme année de référence 2021, durant laquelle le flux successoral représentait environ 15 % du PIB français, soit 380 milliards d’euros par an. Ils ont ensuite appliqué une progression linéaire de cet indicateur jusqu’à 23% du PIB à l’horizon 2050, en s’appuyant sur une hypothèse de croissance annuelle du PIB de 1%, jugée prudente et cohérente avec les projections du Conseil d’orientation des retraites (COR).
Sur cette base, ils aboutissent à une estimation de 9.000 milliards d’euros transmis entre 2025 et 2040. En suivant cette logique, environ 940 milliards d’euros auraient déjà été transmis à ce jour.
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L’initiative en a inspiré d’autres qui arrivent généralement à un résultat similaire. Dans une récente étude, le Crédit Agricole, qui utilise sa propre méthode, arrive à un scénario central de 8.500 milliards d’euros transmis d’ici à 2040 et à 19.200 milliards d’euros d’ici 2050. En retirant les droits de succession, cela conduirait à des montants d’environ 8.100 milliards et 18.150 milliards d’euros.
Pour autant, les modèles développés jusqu’ici restent sensibles aux taux de valorisation des actifs qui composent le patrimoine des ménages et au taux de croissance annuel de l'épargne brute. Dans des scénarios «adverse extrême» et «très favorable», le groupe bancaire constate que le flux successoral peut varier à horizon 2040 de 4.600 milliards à 9.950 milliards d’euros.
Des limites assumées
Les auteurs du rapport de la Fondation Jean Jaurès - marquée à gauche à sa création - ont volontairement choisi une approche macroéconomique simple plutôt qu’un modèle complexe intégrant des scénarios géopolitiques ou financiers. Interrogé sur les guerres, les crises ou les variations démographiques, Boris Julien-Vauzelle répond : «On ne l’a pas modélisé parce que ce serait un travail de fourmi. Et puis la multiplication des hypothèses risquerait d’entamer la fiabilité du calcul ». Il reconnaît toutefois que certains facteurs pourraient modifier la valeur finale des patrimoines transmis, notamment un choc financier majeur ou un effondrement durable du marché immobilier.
De même, le vieillissement de la population et ses besoins croissants d’accompagnement quotidien et de santé, parfois financés par de l’épargne qui ne sera pas transmise aux descendants, ainsi que les difficultés du système de retraite actuel par répartition, ne sont pas pris en compte dans cette modélisation. Cependant, étant donné le niveau de vie des retraités français, parmi les plus aisés de l’OCDE, il semblerait que la dépendance n’entamera pas leur épargne. Son coût n’aurait qu’un effet marginal sur le volume des 9.000 milliards d’euros. Le co-auteur du rapport complète : «La population à la retraite aujourd’hui ne subira pas les difficultés du système. S’il s’effondre, ce sera après cette grande transmission, modélisée jusqu’en 2040, même si je ne crois pas, personnellement, à cet effondrement.”
Intention politique au départ
Concernant la genèse du projet, «tout est parti d’une intuition, nourrie aussi par des débats déjà très présents dans les pays anglo-saxons autour du grand transfert de richesse», explique Boris Julien-Vauzelle. Devenu un phénomène majeur dans les pays développés, ce vaste mouvement de transmission patrimoniale représente une opportunité commerciale pour certains acteurs, mais pour les auteurs du rapport, l’enjeu était avant tout politique.
«Dès le départ, nous avons abordé le sujet sous un angle politique, car nous y voyons un risque pour la société française. Si cette vague de transmission de patrimoine n’est pas clairement identifiée et accompagnée d’une réponse politique, notamment fiscale, alors nous manquerons une occasion de corriger des inégalités majeures», souligne Boris Julien-Vauzelle.
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Le trio pointe notamment la fiscalité élevée appliquée au monde du travail, contrairement au niveau d’imposition appliqué aux successions. «Quand on compare la taxation du travail en France où les gens payent quasiment 50 % d’impôts et cotisations cumulés et l’impôt effectif moyen sur les successions qui est d’environ 5%, c’est difficile à justifier», souligne Boris Julien-Vauzelle.
Une part minime concernée
D’après les derniers chiffres de la Banque de France, à fin 2024, le patrimoine des ménages français s’élevait à près de 15.000 milliards d’euros, toutes classes d’actifs confondues et en prenant en compte le montant total des crédits, soit 2.112 milliards d’euros. La majorité de ces avoirs est composée d’actifs réels : logements et terrains bâtis. L’immobilier et le foncier comptent pour près de 9.000 milliards d’euros. Il est aussi composé d’actifs financiers sous la forme de dépôts, d’actions, de parts de fonds d’investissement et d’assurance-vie pour un total de près de 7.000 milliards d’euros.
En France, comme ailleurs, ces 9.000 milliards d’euros d’actifs ne sont pas un bloc homogène, ni répartis de manière égale. Le patrimoine des Français est, en réalité, très concentré avec une majorité détenue par une petite part de la population. En 2024, les 10 % de la population les moins aisés détiennent moins de 6.200 euros de patrimoine alors que les 5 % les plus riches ont une fortune supérieure à un million d’euros. Et cet écart s’accentue : le 99e décile, les 1 % les plus fortunés possèdent plus de trois millions d’euros de patrimoine.
L’Insee le traduit autrement : la moitié des Français les moins aisés ne détiennent que 4 % du patrimoine immobilier global des ménages. De l’autre côté du spectre, les 5% les plus riches possèdent près d’un tiers de ces biens immobiliers. Le patrimoine brut total est détenu à 15 % par les 1 % des Français les plus dotés, à 93 % par la moitié de la population la plus riche. Des écarts de richesse qui risquent de s’accroître d’une génération à l’autre.
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