Maxime Darmet (Allianz Trade) : «Le nouveau gouvernement devra composer avec Bruxelles en 2025»
L’Agefi : Comment le secteur de l’épargne a-t-il vécu l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale ?
Maxime Darmet : Le premier impact de cette dissolution est la hausse des taux d’intérêt qui va certainement provoquer une perte sur les contrats d’assurance vie puisque la valeur des obligations financières décroît avec la hausse des taux. Pour autant, cet effet de court terme est à relativiser. Effectivement, les rendements n’ont augmenté que d’une vingtaine de points de base, ce n’est pas énorme.
En revanche, l’incertitude politique risque à long terme d’augmenter le taux d’épargne des Français qui est déjà très élevé, soit aujourd’hui 17,7% du revenu disponible des ménages au premier trimestre 2024, selon l’Insee. C’est quelque chose que nous observons dans la littérature économique, les ménages anticipent une hausse des taxes à terme pour financer les dépenses et combler les déficits. Les partis qui veulent accéder au pouvoir prévoient des expansions budgétaires à court terme, mais face à cela, les ménages français pourraient décider de davantage épargner au lieu de consommer.
De quelle manière le patrimoine des Français peut-il être chahuté dans les mois à venir ?
Au-delà de l’économie, c’est sur les ménages que l’impact de ces élections va être ressenti. Le constat est clair, les patrimoines les plus importants vont être impactés par ce changement de gouvernement. Cette dissolution a créé une grande incertitude sur le montant des niveaux de taxes futurs. Pour autant, cela va dépendre de la catégorie de revenus dans laquelle le ménage se trouve.
Prenons l’exemple de l’Impôt sur la fortune (ISF). Actuellement, le programme Renaissance applique uniquement l’impôt sur la fortune immobilière (IFI), cela représente une taxe d’environ 0,26% du patrimoine pour les 1% des ménages les plus riches. Ces personnes ont un patrimoine évalué à environ 600 milliards d’euros, c’est-à-dire en moyenne, un patrimoine de deux millions d’euros par ménage. Taxés à hauteur de 0,26%, ils payent environ 11.000 euros de taxe au titre de l’IFI en moyenne par ménage.
A lire aussi: L’instabilité politique fait trembler le secteur du patrimoine
En parallèle, le Rassemblement National prévoit de retirer cette taxe mais d’introduire un ISF hors patrimoine immobilier. Selon eux, cette mesure devrait rapporter quatre milliards d’euros. Ce qui se traduirait, d’après nos calculs, par un taux de taxation de 0,5% imposé aux 1% des plus riches. Dans ce cas, comparé à la situation actuelle, le taux de taxation effectif sur le patrimoine doublerait, passant de 0,26 à 0,5%. Autrement dit, nous passerons de 11.000 à 22.000 euros d’impôt par ménage.
Le troisième volet qui est proposé par le Nouveau Front Populaire (NFP) prévoit également une réintroduction de l’ISF (y compris patrimoine immobilier), assorti d’un volet climatique dont nous n’avons pas encore le détail. Le NFP anticipe que cette mesure rapporte 15 milliards d’euros, donc j’en déduis une taxation effective de 2,4% du patrimoine total des 1% des Français les plus fortunés. Autrement dit 110.000 euros par ménage aisé, soit une taxation multipliée par 10 par rapport au gouvernement actuel.
Pouvons-nous craindre une fuite des capitaux ?
Nous n’avons aucun indicateur pour le moment pour prouver qu’il pourrait y avoir une fuite des capitaux hors de France. Les données concernées sont publiées en différé. Les derniers points, les «Target 2», qui mesurent la liquidité ou les euros qui se déplacent au sein de la zone euro datent d’avril 2024. Elles indiquent que la France se trouve en milieu de tableau parmi les pays de la zone euro : l’Allemagne bénéficie d’un surplus de liquidité, tandis que l’Italie et l’Espagne sont en fort déficit depuis une quinzaine d’années. Ces pays ont subi des fuites de capitaux depuis la crise de la zone euro essentiellement et qui ne sont pas vraiment revenus.
En revanche, depuis bientôt deux ans, la balance française se détériore légèrement. Des fuites de capitaux ont été constatées en dépit du gouvernement pro-business mis en place par Macron. Donc, on peut imaginer que les chiffres à venir, vont tendre à montrer une perte de capitaux en France. Il faudra attendre les données «Target 2» et la balance des paiements qui devraient être publiées durant l’été.
Quels ont été les secteurs du CAC 40 touchés par l’annonce de dissolution ?
Le secteur de la banque et de la finance a été impacté parce que le marché craint que les gouvernements imposent une taxe sur les banques. En second plan, on voit que le secteur de la rénovation énergétique a aussi réagi depuis le lancement des campagnes législatives. Vous pouvez trouver dans le programme du Rassemblement National un moratoire concernant le secteur de l’éolien. Des suggestions qui ont crispé le marché par peur de voir le secteur du renouvelable toucher moins de subventions à l’avenir.
Quels sont les scénarios que vous anticipez dans les mois à venir sur le marché actions ?
Les impacts sur les marchés actions sont vraiment différents selon les trois scénarios possibles aujourd’hui. Si aucun des partis n’obtient la majorité, nous tendons probablement vers un gouvernement technocratique. Dans ce cas, le pouvoir du gouvernement sera assez faible et n’aboutira à pas grand-chose. Dans cette situation, nous anticipons une progression du CAC 40 de 7% fin 2024 et même 10% en 2025.
Dans un deuxième scénario, nous imaginons que le Rassemblement National ou le Nouveau Front Populaire accèdent au pouvoir mais que leur marge de manœuvre est modérée par rapport à ce qu’ils souhaitent mettre en place. Dans ce cas, le CAC 40 ferait face à une tendance baissière d’environ 6% sur l’ensemble de l’année 2024 et progresserait de 5% en 2025.
La dernière possibilité est l’accès au pouvoir d’un gouvernement radical qui impose son programme et va même au-delà, ce qui, selon nous, entraînerait une crise de la zone euro et une baisse supérieure à 12% du marché des actions.
Les trois scénarios sont aussi applicables aux spreads. Un gouvernement technocratique permettrait au marché de rester au niveau actuel, c’est-à-dire 50 à 60 points de base [le spread a atteint 84 pb le 28 juin, ndlr]. En revanche, dans le cas d’un gouvernement radical, les spreads risquent de se situer entre 90 et 100. Un niveau à la limite de la crise de la zone euro, puisque passés les 120 points de base, la BCE pourrait intervenir s’il y a une contagion au reste des pays de la zone euro.
Quel serait le scénario le plus probable selon vous ?
Si l’on suit les sondages, le scénario où l’on retrouve un gouvernement technocratique à la tête de la France est le plus probable. Ce qui voudrait dire, en toute vraisemblance, que les partis devront s’accorder sur un Premier Ministre un peu centriste. Dans ce cas, pour la finance, le CAC 40 pourrait progresser, les spreads resteraient au niveau actuel, voire se détendraient légèrement. L’un des risques de cette hypothèse est d’augmenter le déficit puisque ce nouveau gouvernement ne se préoccuperait pas de la consolidation budgétaire.
Nous tablons sur un déficit de 4,9% du PIB l’année prochaine sous un gouvernement technocratique, un niveau en deçà des niveaux de 2023 et attendu en 2024. Il est bon de rappeler que la Commission européenne a désormais la France dans le viseur et va la placer en procédure de déficit excessif. Ce qui signifie que ce nouveau gouvernement devra composer avec Bruxelles en 2025.
Plus d'articles du même thème
-
L’affaire Stellantis fait trembler la filière des produits structurés
Des produits structurés sur l'action Stellantis, quand celle-ci était au sommet, ont été massivement vendus à des épargnants aujourd'hui en passe de tout perdre. Un cas d'école dans ce marché où les flux de collecte restent élevés. -
L’assurance-vie au cœur des arbitrages d’épargne au premier trimestre 2026
Dopé par une épargne abondante et des rendements redevenus compétitifs, le secteur capte une collecte nette de près de 20 milliards d’euros au premier trimestre 2026. En parallèle, le PER entre dans une phase de normalisation. -
L'érosion des frais d'investissement s'accentue
Selon l’Autorité des marchés financiers, les coûts des placements poursuivent leur repli en 2025. Une dynamique portée par la gestion indicielle et la montée des acteurs à bas coût.
ETF à la Une
La collecte a repris sur le marché européen des ETF en avril
- L’affaire Stellantis fait trembler la filière des produits structurés
- SCPI : les faits marquants du mois d’Avril 2026
- Le Parlement change de braquet contre la fraude fiscale
- La BCE laisse ses taux directeurs inchangés et avisera en juin
- Les gestionnaires d'actifs trouvent dans la clientèle retail un relais de croissance majeur
Contenu de nos partenaires
-
Droits de douane : face aux menaces de Trump, Macron appelle l’UE à activer son « bazooka commercial »
Emmanuel Macron a appelé l’Union européenne à recourir à son instrument anticoercition si Donald Trump relevait les droits de douane sur les voitures européennes. Bruxelles, de son côté, assure être prête « à tous les scénarios » -
Carburants : TotalEnergies menace d'arrêter son plafonnement en cas de taxe sur les « superprofits »
Paris - Pendant que le débat enfle sur l’opportunité de taxer les «superprofits» pétroliers liés à la guerre au Moyen-Orient, TotalEnergies prévient les politiques: en cas de taxes, il ne pourra «pas maintenir» son plafonnement du prix des carburants dans ses station-service françaises. Le PDG du groupe TotalEnergies Patrick Pouyanné, connu pour ses paroles directes, a fait cet avertissement mardi dans une interview donnée à Sud Ouest et à La République des Pyrénées. «En cas de surtaxe sur nos raffineries, qui sont par ailleurs souvent déficitaires, dans ce cas nous ne pourrons pas maintenir le plafonnement [des prix] dans nos stations en France», a indiqué le patron, accusé par la gauche de profiter de la guerre. «TotalEnergies ne va pas non plus s’excuser de performer et de réussir dans son domaine (...) Il n’y a aucune honte, cela signifie que l’entreprise fonctionne bien», a souligné le dirigeant. Les bénéfices exceptionnels réalisés par TotalEnergies grâce à la flambée du prix des hydrocarbures dans le sillage de la guerre au Moyen-Orient ont relancé le débat politique sur l’opportunité d’une taxe spécifique, objet de propositions de loi à gauche, face à un gouvernement plutôt enclin à laisser le pétrolier «redistribuer» cet argent comme il l’entend. Le groupe a annoncé jeudi, au lendemain de ses résultats trimestriels, qu’il maintenait «le niveau des plafonnements en vigueur depuis le 8 avril (essence à 1,99 euro/L et gazole à 2,25 euros/L) (...) pour le mois de mai» dans ses 3.300 station-services, une initiative qu’il poursuivra «tant que la crise au Moyen-Orient durera». En place depuis février 2023, pour atténuer les prix élevés à la pompe en pleine crise énergétique liée à la guerre en Ukraine, cette initiative leur avaient coûté «entre 400 et 500 millions de dollars» cette année-là. Mais le Premier ministre Sébastien Lecornu a aussi encouragé TotalEnergies à un plafonnement encore plus «généreux» des prix à la pompe», selon des déclarations rapportées par la Tribune Dimanche. «Est-ce qu’on demande à Total d’en faire plus? Oui», a déclaré mardi le Premier ministre Sébastien Lecornu lors des questions au gouvernement, tout en s’insurgeant contre «des mensonges et des contrevérités» qui circulent sur le groupe. «Total paye déjà des impôts», à hauteur de «2 milliards d’euros de prélèvements obligatoires» en France, a indiqué M. Lecornu, rappelant aussi que La France était le «seul» pays où TotalEnergies plafonnait ses prix. Le gouverneur de la Banque de France François Villeroy de Galhau avait quant à lui affirmé lundi que s’il fallait taxer les «surprofits» des groupes énergétiques, cette mesure devrait être ciblée et «temporaire». «Pas de pénurie» cet été TotalEnergies a annoncé le 29 avril de juteux bénéfices de 5,8 milliards de dollars au premier trimestre (4,96 milliards d’euros), soit une hausse de 51% sur un an et un doublement par rapport au 4e trimestre 2025. En conséquence, le PDG a précisé qu’il était «fort probable» que son groupe soit éligible en 2026 à la surtaxe sur les grandes entreprises, en raison des marges exceptionnelles de son activité de raffinage depuis le début de la guerre. Cette contribution exceptionnelle sur les bénéfices des grandes entreprises, mise en place par le gouvernement en 2025 et reconduite pour l’année 2026, s’applique aux entreprises ayant un chiffre d’affaires d’au moins 1,5 milliard d’euros. Mais le groupe, qui empoche l’essentiel de ses bénéfices à l’international, n’y était pas soumis au titre de l’année 2025 car son activité de raffinage était déficitaire en France. Le PDG est aussi revenu sur ses propos très commentés de fin avril, y compris par Emmanuel Macron, sur une «ère de pénurie énergétique» si le blocage du détroit d’Ormuz par Téhéran durait encore «deux ou trois mois». «Je n’ai jamais parlé de pénurie en France parce que justement nous saurons l’approvisionner», a-t-il rectifié, interrogé sur une éventuelle crise d’approvisionnement estivale. «Il n’y aura pas de pénurie, mais cela aura un coût plus élevé», puisque «nous devrons acheminer des carburants en concurrence avec l’Asie vers la France, donc en payant plus cher», a-t-il tempéré. Selon le PDG, la consommation de carburants a reculé de 15% en France au mois d’avril. Nathalie ALONSO © Agence France-Presse -
Amazon annonce un investissement de plus de 15 milliards d’euros en France sur trois ans
Paris - Le géant américain de l’e-commerce Amazon a annoncé mardi investir plus de 15 milliards d’euros en France sur trois ans, avec à la clé la création de plus de 7.000 emplois en CDI, selon un communiqué de presse transmis à l’AFP. Ces montants seront injectés dans la construction de nouveaux sites logistiques, le développement des capacités de cloud et d’intelligence artificielle ainsi que la consolidation du réseau existant, a précisé Amazon. Cet investissement est «le plus gros» dans le pays "à date», souligne Amazon, qui rappelle que depuis 2010, l’entreprise a investi plus de 30 milliards d’euros en France. «Les créations d’emplois débuteront dès 2026, avec l’ouverture prochaine de trois centres de distribution», selon le logisticien: 1.000 CDI seront créés à Illiers-Combray (Eure-et-Loir), 1.000 également à Beauvais (Oise), et 3.000 autres à Colombier-Saugnieu (Rhône). Et fin 2027 sera lancé un centre de distribution à Ensisheim, dans le Haut-Rhin, entraînant la création de 2.000 CDI, indique Amazon. Ces investissements se traduiront «par des livraisons plus rapides, un choix plus large et des prix bas accessibles partout en France et une empreinte environnementale réduite grâce à un réseau logistique de proximité», a déclaré Jean-Baptiste Thomas, directeur général d’Amazon en France, cité dans le communiqué. Ils «bénéficieront directement aux territoires, avec plus de 7.000 emplois en CDI créés, et aux entreprises françaises qui s’appuient sur notre place de marché, nos technologies, et nos solutions cloud et d’IA pour se développer», s’est-il encore réjoui. Créé en 1994, Amazon mise depuis longtemps sur la France, le troisième pays à l’international où il s’est lancé en dehors des Etats-Unis, après l’Allemagne et le Royaume-Uni. © Agence France-Presse