Les taux réels sont-ils encore négatifs ?
La trajectoire de resserrement monétaire de la Banque centrale européenne (BCE) est historique eu égard à sa rapidité, avec un taux de refinancement qui, de nul avant l’été 2022, est passé à 2,5% en décembre. Cet ajustement répond à la remontée tout aussi brutale de l’inflation. Laquelle, mesurée par l’indice des prix à la consommation, a atteint des niveaux inédits, avec un point culminant en octobre dernier à 10,6% en zone euro. Ce tour de vis monétaire s’est logiquement traduit par une translation vers le haut de l’ensemble de la courbe des taux. En France, le taux des emprunts d’Etat sur une maturité de dix ans a progressé en un an de 0% à près de 3% fin 2022. Ce renchérissement du coût de la dette publique intervient au moment où les Etats membres mobilisent d’importantes ressources pour amortir le choc inflationniste.
D’ailleurs, les conflits d’objectifs déjà patents, entre une politique monétaire restrictive pour combattre l’inflation et une politique budgétaire expansive à des fins de stabilisation économique, risquent encore de s’aggraver avec l’accumulation supplémentaire de déficits et de dettes publics. Un durcissement monétaire excessif pourrait en effet ranimer les craintes sur la soutenabilité des trajectoires des finances publiques en zone euro. Pourtant, une petite musique s’installe, en France notamment, selon laquelle les marges de manœuvre budgétaires seraient loin d’être épuisées, les taux réels, soit les taux nominaux défalqués de l’inflation, restant ancrés en territoire négatif et très inférieurs au taux de croissance de l’économie.
Pour comprendre, il faut revenir à la question de soutenabilité de la dette – entendue ici comme la capacité de l’Etat à stabiliser sa dette en pourcentage du PIB à un horizon donné – en s’intéressant aux principaux facteurs qui déterminent la dynamique d’endettement. Le stock de dette de l’année N est la somme du stock de l’année passée N-1 augmenté des intérêts payés et du solde primaire (soit la différence entre les recettes et les dépenses hors charges d’intérêts). Lequel, lorsqu’il est négatif, doit être financé par de nouveaux emprunts. Le ratio de dette publique dépend donc du solde primaire rapporté au PIB et du différentiel, nommé écart critique, entre le taux d’intérêt apparent sur la dette et le taux de croissance du PIB. En effet, à supposer un solde primaire nul, l’encours d’endettement, au numérateur, s’accroît chaque année des intérêts servis sur la dette, et le PIB, au dénominateur, progresse au rythme de la croissance économique en valeur. Ainsi, lorsque les taux d’intérêt sont inférieurs à la croissance, un déficit primaire peut permettre de stabiliser le ratio de dette publique alors que dans la configuration inverse, un excédent primaire est nécessaire et sera d’autant plus important que l’écart critique est élevé. Sans quoi le ratio d’endettement augmente de façon mécanique et continue, avec l’apparition d’un effet boule de neige.
Croissance en valeur
Ces dix dernières années, avec la lente décrue des taux d’intérêt, installés durablement en deçà des taux de croissance, il était possible de maintenir des ratios d’endettement élevés, au-delà des 100 %, sans trop s’inquiéter de leur viabilité à moyen terme puisque le poids des dettes pouvait être stabilisé sans grands efforts budgétaires. Le renchérissement rapide du coût de la dette change la donne. Aujourd’hui, l’Etat français emprunte sur une maturité à 10 ans à un taux proche de 3%, qui pourrait continuer de grimper en phase avec la poursuite du resserrement monétaire de la BCE. En 2023, l’économie française devrait faire du quasi-surplace alors que les prix à la consommation devraient progresser en moyenne annuelle, comme en 2022, d’environ 5 %, après un pic attendu proche des 7 % en début d’année. On pourrait conclure hâtivement que les taux d’intérêt restant inférieurs à la croissance en valeur, les conditions financières restent assez souples pour permettre à l’Etat de continuer à soutenir l’économie sans mettre en péril la soutenabilité de sa dette. Ce raisonnement est erroné puisque l’indicateur retenu dans ce calcul rapide est l’indice des prix à la consommation effectivement utilisé, de manière traditionnelle, pour évaluer l’inflation. Cependant, une partie de la hausse actuelle des prix à la consommation résulte du renchérissement des importations d’énergie ou de matières premières agricoles qui, en entraînant un transfert de richesse vers les producteurs étrangers, ponctionne le revenu national. Le déflateur du PIB, qui mesure l’évolution du prix de la valeur ajoutée produite sur le territoire, reflète l’inflation domestique et est donc l’indicateur pertinent à retenir. Or ce déflateur progresse à un rythme deux fois inférieur à celui de l’indice des prix à la consommation, ce qui pourrait vouloir dire des taux réels et un écart entre les taux et la croissance déjà positifs. Le maintien éventuel d’une telle configuration dans la durée doit rimer dès à présent avec une plus grande prudence budgétaire sauf à imaginer comme Olivier Blanchard (1), ancien chef économiste du Fonds monétaire international, que des taux d’intérêt inférieurs à la croissance redeviendront la norme une fois le choc inflationniste passé. Cela reste un pari plus qu’une certitude…
(1) Fiscal Policy under Low Interest Rates, MIT press, janvier 2023.
Plus d'articles du même thème
-
L’inflation américaine est au plus haut depuis mai 2023
Tiré par la flambée du cours du pétrole, l’indice CPI a augmenté de 3,8% en avril sur un an. Sur un mois, les prix ont progressé de 0,6% après +0,9% en mars. -
La Banque du Japon ouvre la voie à une hausse des taux en juin
Le compte rendu de la réunion du comité monétaire d’avril de la Banque du Japon montre que certains de ses membres sont favorables à une hausse des taux dès la prochaine réunion des 15 et 16 juin. -
L’inflation remonte en Chine en lien avec la hausse des prix de l'énergie
Le prix des produits énergétiques et les perturbations des approvisionnements poussent à l’augmentation du coût de la vie, sauf pour les produits alimentaires dont les prix reculent.
ETF à la Une
VanEck émet un nouvel ETF pour miser sur l’économie spatiale
- Bruxelles poursuit l'assouplissement des exigences ESG
- Colville Capital Partners s’entoure de conseils pour la gestion de ses fonds
- Bpifrance cède 2 % de Technip Energies pour 139 millions d'euros
- Maxime Bart va prendre la direction générale du fonds de dotation du Louvre
- Thierry Vallet rejoint Arkéa Capital comme directeur de gestion
Contenu de nos partenaires
-
La Fabrique de l'OpinionGénéral Charles Beaudouin: « L'édition 2026 d'Eurosatory est celle de la montée des périls »
Général Charles Beaudouin: « Dans moins de trois ans, une confrontation entre la Russie et l'Europe est possible. Les armées doivent s'y préparer » -
Un trajet, un billet : l'Europe dévoile son projet pour simplifier le train
Bruxelles - Bruxelles doit présenter mercredi son projet pour simplifier les trajets de train en Europe, grâce à une réservation sur une seule plateforme, en tentant de contraindre les compagnies ferroviaires à proposer les billets de leurs concurrents sur Internet. -
Israël poursuit ses frappes au Liban, qui ont fait au moins 380 morts depuis la trêve
Beyrouth - L’armée israélienne a poursuivi mardi ses frappes au Liban, tuant dans le sud 13 personnes, qui viennent s’ajouter aux 380 morts depuis l’instauration du cessez-le-feu le 17 avril, selon les autorités. Alors que le Liban se prépare à de nouvelles négociations avec Israël jeudi à Washington, le chef du Hezbollah pro-iranien, qui s’y oppose fermement, a affirmé que le désarmement de sa formation ne faisait pas partie des discussions et a promis de transformer «en enfer» la bataille avec l’armée israélienne. Celle-ci a indiqué avoir conduit une opération dans la zone du fleuve Litani et a mené mardi une frappe ayant tué deux secouristes à Nabatiyé (sud), où ils effectuaient une intervention, a annoncé la Défense civile. Le ministère de la Santé a confirmé la mort des deux secouristes qu’il a inclus dans un bilan de 13 morts, dont un soldat et un enfant, dans des frappes israéliennes ayant visé trois localités dans le sud du pays. «Une frappe sur la ville de Nabatiyé a fait cinq (morts) dont deux secouristes de la Défense civile et deux blessés», une autre dans la localité de Jebchit a fait quatre morts «dont un soldat et un ressortissant syrien», et douze blessés, et une troisième à Bint Jbeil a tué «quatre citoyens dont un enfant et une femme», et blessé deux autres, a indiqué le ministère. «Depuis le cessez-le-feu, 380 personnes ont été tuées et 1.122 blessées», a annoncé plus tôt le ministre de la Santé, Rakan Nassereddine, faisant état de 108 personnels de santé et secouristes tués depuis le début de la guerre. Plus de quatre enfants ont été tués ou blessés chaque jour en moyenne durant les 25 premiers jours de la trêve, a indiqué l’ONG Save The Children. Au total, les frappes israéliennes ont tué 2.882 personnes depuis le début de la guerre, dont 200 enfants, selon le ministère de la Santé. D’après le Hezbollah, ce bilan inclut ses membres tués. Le mouvement chiite a entraîné le Liban dans la guerre régionale en attaquant Israël pour venger la mort du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, tué au premier jour de l’offensive israélo-américaine contre Téhéran, le 28 février. Israël a répondu en menant des frappes massives et une opération terrestre dans le sud. «Nous ne nous rendrons pas» Beyrouth a demandé aux Etats-Unis de faire pression sur leur allié israélien pour qu’il mette fin à ses frappes. Le Hezbollah a revendiqué de nouvelles attaques contre des positions militaires israéliennes, y compris en Israël, aux frontières avec le Liban. «Nous ne nous rendrons pas», a affirmé le chef de l’organisation, Naïm Qassem. «Les armes et la résistance ne concernent personne hors du Liban (...) C’est une question libanaise intérieure qui ne fait pas partie des négociations avec l’ennemi», a-t-il ajouté. Dans un communiqué annonçant la reprise des négociations jeudi, le département d’Etat américain avait affirmé que la paix entre le Liban et Israël «dépendait du rétablissement complet de l’autorité de l’Etat libanais (sur son territoire) et du désarmement total du Hezbollah». Washington fait pression pour que les discussions aboutissent à un accord de paix, alors que Beyrouth veut d’abord consolider le cessez-le-feu et obtenir le retrait d’Israël du Liban. Après l’entrée en vigueur de la trêve, l’armée israélienne a établi en territoire libanais une «ligne jaune» à une dizaine de km de la frontière. Elle a indiqué mardi qu’au cours de la semaine écoulée, ses soldats avaient mené une «opération spéciale visant à retirer des infrastructures terroristes dans la zone du Litani». Interrogée par le bureau de l’AFP à Jérusalem, l’armée israélienne a indiqué ne pas pouvoir confirmer si les soldats avaient franchi le fleuve Litani, à une trentaine de km de la frontière, mais a publié des photos montrant des soldats marchant sur un pont le traversant. © Agence France-Presse