Les négociants en matières premières exposent leurs problèmes de liquidité
Cela ne coûte rien d’essayer. Après l’envolée du cours des matières premières sur les marchés mondiaux le 8 mars, la Fédération européenne des négociants en énergie (EFET) a écrit une lettre ouverte pour appeler le secteur public à fournir des liquidités et à soutenir ses marchés. Cette initiative est loin d’avoir fait l’unanimité, même auprès des membres de l’association.
La guerre en Ukraine à l’initiative de la Russie, qui est l’un des plus grands exportateurs de matières premières, a causé un choc négatif d’offre juste après le choc positif de demande post-Covid. Les stocks cumulés sur de nombreuses matières premières sont au plus bas, et un conflit durable risque d’empirer la situation.
Dans ce contexte, les producteurs ont tendance à se couvrir via des produits dérivés contre une baisse des prix entre la conclusion d’une transaction auprès des négociants et la livraison. Ces derniers se couvrant souvent dans le sens inverse. Les utilisateurs de ces contrats ne règlent pas l’intégralité des sommes sur lesquelles ils portent, mais seulement une partie. Lors des périodes de forte volatilité, ils sont donc contraints de régler des appels de marge aux banques (clearing members) membres des chambres de compensation centrales (CCP) pour s’adapter à la variation du prix des sous-jacents.
Les appels de marge initiaux (IM) avaient déjà été multipliés par six en six mois sur les marchés à terme de l’énergie. Les appels de marge variables (VM) quotidiens, habituellement de 10% à 20% de la valeur des contrats, sont montés jusqu’à 80% avec la flambée des prix sur le gaz naturel européen TTF, ont expliqué les dirigeants de Vitol, plus grand négociant de pétrole indépendant après Glencore, lors du FT Commodities Summit à Lausanne mercredi. «Nous avons besoin d’un marché à terme des matières premières pleinement fonctionnel (…). En supposant que la situation ne se normalise pas, il y aura des conséquences de ce marché à terme inefficace sur le marché physique», s’est aussi inquiété Christophe Salmon, directeur financier du négociant Trafigura.
D’autant qu’avec des appels de marge aussi élevés demandés par les clearing members, les opérateurs ont tendance à échanger de gré à gré (OTC), hors des marchés de dérivés listés, pour éviter d’apporter autant de garanties. Cela enlève de la liquidité sur les marchés listés, et cela augmente le risque de crédit/contrepartie. Cela s’est manifesté par la chute des obligations des grands négociants depuis un mois, de 95% à moins de 70% du pair dans le cas du spécialiste des hydrocarbures russes Gunvor.
Levée de boucliers
La situation se serait un peu normalisée depuis le 8 mars, notamment avec l’aide des banques pour éviter les défauts de certains négociants. De tels événements auraient été dommageables pour la structure des marchés, tant au niveau de la compensation et de la formation des prix, que pour les consommateurs.
La lettre de l’EFET dénonce le mode de calcul discrétionnaire des appels de marge par les clearing members. Elle souligne aussi qu’un embargo sur les exportations russes risque d’exacerber les tensions actuelles. La Fédération propose d’introduire des mécanismes pour soutenir la liquidité et garantir le processus de compensation afin d’éviter des conséquences sur le marché «critique» de l’énergie. Elle suggère que des banques centrales ou des entités publiques européennes puissent fournir des liquidités pour, dans des situations extrêmes de marché, sécuriser le processus d’appel de marge et de compensation.
Cependant, l’idée que l’industrie de l’énergie, qui annonce des bénéfices inédits avec les hausses de prix, puisse faire appel au secteur public a suscité quelques gênes, même en interne. Les experts estiment que les négociants en matières premières ne présentent a priori pas de risque systémique pour les marchés financiers. Il n’empêche qu’il existe bien un risque pour l’économie mondiale lorsque les prix deviennent incontrôlables.
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