Les marchés s’inquiètent pour l’indépendance de la Fed
Le président américain rouvre le dossier Jerome Powell. Après quelques jours d’une relative accalmie sur le front des droits de douane, Donald Trump inquiète désormais les investisseurs sur un nouveau sujet au retour du week-end pascal.
Dès vendredi, le conseiller économique à la Maison-Blanche, Kevin Hassett, a indiqué que le président et ses équipes étudiaient toujours s’ils pouvaient renvoyer Jerome Powell, le président de la banque centrale américaine, la Fed, dont le mandat n’arrive à échéance qu’en mai 2026.
Lundi, Donald Trump s’en est en outre pris à Jerome Powell sur son réseau social Truth Social. Jugeant qu’il n’y avait «pratiquement plus d’inflation», il a estimé qu’il pouvait y avoir un ralentissement économique «à moins que M. Trop Tard, un grand perdant, ne baisse les taux d’intérêt, maintenant». C’est pourtant lui qui avait nommé ce gouverneur (en poste depuis 2012) pour succéder à Janet Yellen comme président de la Fed dès février 2018.
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Les marchés se tendent
En réaction à ces déclarations, les marchés d’actions américains ont terminé la séance de lundi dans le rouge (-2,4% pour le S&P 500) avant de se reprendre mardi (+2,1%). Surtout, le rendement de l’obligation souveraine américaine à 10 ans s’est tendu de 12 points de base, jusqu’à 4,44% mardi, et l’indice dollar DXY a encore reculé de 1% face à un panier de devises, tombant en dessous de 98,5 points et son plus bas niveau depuis mars 2022, tandis que l’euro-dollar grimpait autour de 1,15, son niveau de l’automne 2021.
A l’inverse du billet vert, l’or a profité de ces sorties de Donald Trump pour inscrire un nouveau record, à plus de 3.500 dollars l’once mardi matin, avant de rebaisser dans l’après-midi.
L’éviction de Jerome Powell avant la fin de son mandat de président, un mouvement qui n’a rien d’évident d’un point de vue légal, constituerait une première dans l’histoire des Etats-Unis et remettrait sévèrement en cause l’indépendance de la banque centrale américaine. Cette perspective de voir la Fed répondre aux moindres desiderata du pouvoir politique inquiète fortement les investisseurs. «Alors que les risques potentiels pour l’indépendance de la Fed avaient déjà fait les gros titres ces dernières semaines, les mouvements du marché lundi ont constitué le signe le plus clair à ce jour de l’anxiété des investisseurs concernant ce sujet», note le stratégiste de Deutsche Bank, Jim Reid.
Quels moyens juridiques ?
Donald Trump a parlé d’évincer le banquier central «très rapidement», mais en a-t-il les moyens ? S’appuyant sur une «nouvelle analyse juridique (…) différente», Kevin Hassett a pris ses distances par rapport à un livre de 2021 dans lequel il affirmait que le licenciement de Jerome Powell pendant le premier mandat de Donald Trump aurait nui à la réputation de la Fed en tant que gestionnaire objectif et indépendant de la masse monétaire américaine, donc à la crédibilité du dollar et au marché boursier américain.
Le conseiller du président fait référence à un dossier sur l’abus de pouvoir de Donald Trump lié au licenciement de deux démocrates des commissions fédérales du travail, actuellement à l’étude auprès de la Cour suprême. Ce qui pourrait en faire un précédent pour destituer Jerome Powell. Ce dernier a déclaré à plusieurs reprises que la loi ne permettrait pas sa destitution, qu’il n’y a pas de lien entre les deux cas, qu’il ne quitterait pas son poste avant la fin de son mandat de président, en mai 2026.
Les fondements légaux ne semblent pas évidents. «Sur le dossier actuellement à l’étude, la Cour suprême doit rendre deux décisions importantes, indique Stéphane Deo, gérant senior chez Eleva Capital. Très prochainement sur la reprise ou non du travail des deux fonctionnaires, puis en juillet sur la légalité du licenciement par le gouvernement. La séquence est importante : si les deux fonctionnaires reprennent leur poste en mai en attendant la deuxième décision, on pourrait imaginer qu’une procédure similaire se tienne après l’été concernant Jerome Powell, et entraîne des appels qui porteraient la décision finale tout près de la fin de son mandat.»
La Cour suprême peut également estimer que les deux dossiers sont différents : «Depuis 1935 et la tentative de Franklin Roosevelt de licencier le président de la Federal Trade Commission (FTC), elle a maintenu qu’un président ne peut destituer seul le dirigeant d’une agence indépendante, ajoute François Rimeu, stratégiste senior de Crédit Mutual AM. Dans le cas spécifique de la Fed, que le président Richard Nixon avait déjà menacée en 1972, d’autres textes précisent qu’il faudrait une faute grave ou des négligences difficiles à prouver.»
Certains craignent que le président des Etats-Unis puisse élargir l’interprétation de la notion de «motif justifié» («cause» dans le Federal Reserve Act) pour parvenir à ses fins. «Mais les derniers rapports d’experts font référence à des fautes graves (malversations, divulgation non autorisée de renseignements confidentiels, comportements inappropriés, etc.) et expliquant que, même dans ce cas, ‘l’affaire’ serait confiée au Congrès qui devrait alors statuer», complète John Plassard, conseiller en investissement chez Mirabaud. Donald Trump peut être mécontent du président de la Fed, il n’a pas le pouvoir de le révoquer.» Mais l’administration pourrait tenter sa chance en sachant que cela la mènera devant les tribunaux, juste pour pouvoir dire qu’elle l’a fait.
Quels effets attendre ?
Economistes et investisseurs suivent l’escalade des menaces. Une tentative de destitution de Jerome Powell augmenterait les risques extrêmes, ou au moins de stagflation, et pourrait perturber davantage des marchés sur lesquels tous les actifs américains baissent depuis des semaines à cause de l’approche erratique de Donald Trump sur les droits de douane.
«La crédibilité de la politique monétaire la Fed, repose depuis sa création sur son indépendance historique. De même pour les autres grandes banques centrales qui depuis un demi-siècle ont toutes acquis une indépendance importante. L’éviction du gouverneur aurait un effet délétère sur le dollar, mais aussi sur les bons du Trésor américains et la partie longue de la courbe des taux, déjà malmenée alors que les investisseurs reviennent sur les actifs et les taux en euros (voir graphique). Difficile de savoir si ça peut être un rappel suffisant pour l’administration en place», poursuit Stéphane Deo, évoquant l’un des derniers cas de destitution «politique» par le président français Charles de Gaulle en 1960. Le gouverneur Wilfrid Baumgartner avait été «reclassé» comme ministre des Finances.
Outre le risque pour les actifs américains – au moins vu de l’étranger -, rien n’assure qu’une destitution de Jerome Powell ne changerait grand-chose. L’actuel président de la Fed resterait membre du Conseil des gouverneurs jusqu’à fin janvier 2028, cinq des six autres gouverneurs bien au-delà (seul le mandat d’Adriana Kugler se termine fin janvier 2026).
Or, son remplaçant pressenti Christopher Waller (devant l’ancien gouverneur Kevin Warsh également en lice) ne pourrait se mettre à dos tout le conseil avec des baisses de taux en risquant de relancer l’inflation encore plus fort. «Même si Chris Waller est actuellement un peu plus ‘accommodant’ que Jerome Powell, le président de la Fed ne fait rien tout seul, loin de là : les décisions se votent à la majorité des 19 membres du Comité de politique monétaire (les 7 du Board plus les 12 présidents de Fed régionales), poursuit François Rimeu. La destitution du chairman de la Fed semble très improbable, mais elle amènerait les marchés à poursuivre la tendance à la baisse sur les actifs américains», ajoute-t-il, en expliquant lui aussi que les grands investisseurs de moyen-long terme ne les ont pas encore fuis. Une nouvelle hausse des taux longs américains via les primes de terme liées à la défiance des grands investisseurs apparaît comme une véritable barrière pour ce genre de décisions.
Quant à une réforme plus profonde du fonctionnement de la Fed – que le Project 2025 (Presidential Transition Project) avait théorisée pendant la campagne électorale -, «elle nécessiterait probablement un vote au Congrès, et donc au Sénat où les républicains, avec 53 sièges sur 100, n’obtiendraient probablement jamais les deux tiers des voix nécessaires», conclut Stéphane Deo.
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