Des nouvelles de la «Nouvelle Economie» américaine

La croissance américaine est disproportionnellement tirée par les secteurs de la «Nouvelle Economie américaine» qui, pour l’instant, s’avèrent riches en investissements mais génèrent très peu d’emplois, relève Gilles Moëc, chef économiste du Groupe Axa. Un état de fait qui aura, s’il se prolonge, des conséquences politiques.
Chef économiste du Groupe Axa
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Gilles Moëc, chef économiste du Groupe Axa  - 

Alors que le marché du travail s’affaiblit aux Etats-Unis, la performance économique globale reste solide, comme en témoigne une nouvelle révision à la hausse du PIB du deuxième trimestre 2025, au taux de 3,8% annualisé. L’emploi est normalement un indicateur conjoncturel retardé. L’inversion de la séquence pose question.

Un emploi agrégé « plat » peut être le résultat net de créations d’emplois fortes dans certains secteurs compensées par des destructions ailleurs. Cela ne semble pas être le cas aujourd’hui : il y a très peu de licenciements. Ce sont les embauches qui se sont faites plus rares. L’incertitude peut être une explication. Si la demande actuelle reste décente, les entreprises s’inquiètent peut-être des effets à venir du regain d’inflation et hésitent à accroître leurs effectifs. Mais il y a une autre explication possible, plus structurelle. La croissance américaine est disproportionnellement tirée par les secteurs de la “Nouvelle Economie américaine” – expression née à la fin des années 1990 pour désigner l’essor des activités liées à internet, qui s’appliquerait aujourd’hui à l’IA et au cloud computing – qui, pour l’instant, génèrent très peu d’emplois.

Un tiers de la croissance

L’investissement dans les technologies de l’information (matériel – «hardware» - et logiciels confondus) a contribué pour un tiers à la croissance du PIB sur un an au deuxième trimestre 2025. C’est de loin la plus forte contribution jamais enregistrée. Pour mettre cela en perspective, il s’agit pourtant de secteurs encore relativement petits. En 2024, l’investissement dans ces secteurs ne comptait que pour 5% du PIB. L’accélération des dépenses d’investissement y a été massive, notamment dans le matériel, passant de +13% en glissement annuel au T1 2024 à +42% au T2 2025. L’anticipation des droits de douane – le matériel étant très largement importé – peut expliquer une partie de la progression en début d’année, mais les gains supplémentaires au printemps suggèrent qu’un véritable boom est à l’œuvre. La promesse de l’IA et la diffusion des services cloud trouvent une traduction impressionnante dans la comptabilité nationale. Mais symétriquement, sans la contribution de l’investissement IT, le PIB américain n’aurait progressé que de 1,4% sur les quatre derniers trimestres un rythme inférieur au potentiel de croissance généralement retenu pour les Etats-Unis (1,75 %).

Bien sûr, la contribution des secteurs high-tech à la croissance du PIB va bien au-delà, grâce à l’accélération de productivité en aval. Mais, pour l’instant, ils ne créent pas beaucoup d’emplois directs. Les quatre grandes industries liées aux technologies de l’information («hardware», y compris semi-conducteurs, logiciels, traitement de données et services informatiques) ont perdu ensemble 34.000 emplois depuis le début de 2025.

Ce contraste est marqué par rapport à la vague de la “Nouvelle Economie” de la fin des années 1990. La capacité de la digitalisation à stimuler la croissance avait été surestimée à l’époque, entraînant une survalorisation des valeurs technologiques sur le marché actions, mais on observait bien une hausse de la productivité, tandis que les industries technologiques contribuaient de façon non négligeable au dynamisme de l’emploi. Entre 1995 et 2000, ces quatre secteurs avaient créé 1,1 million d’emplois aux Etats-Unis, soit 8% de la croissance de l’emploi privé.

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Artefact statistique

Compte tenu des fortes révisions récentes des données portant sur le marché du travail, on ne peut exclure que ces évolutions contre-intuitives ne soient qu’un artefact statistique, et que les données finales donnent une image bien meilleure pour l’emploi technologique. Cependant, l’actuel “boom sans emploi” dans les industries de la tech pourrait refléter à l’échelle macroéconomique un phénomène mis en évidence par une étude récente de l’université Stanford : les emplois pour les jeunes deviennent plus rares dans les secteurs intensifs en IA, tandis que les autres tranches d’âge restent globalement épargnées. Et il n’y a guère de secteur plus intensif en IA que la tech elle-même. L’étude conclut que “en juillet 2025, l’emploi des développeurs de logiciels âgés de 22 à 25 ans a chuté de près de 20% par rapport à son pic de fin 2022 (…) un schéma similaire se retrouve dans les métiers informatiques et les agents de services en général”. Par ailleurs, même si les travailleurs plus âgés sont mieux protégés, un ralentissement est apparu après 2022 dans toutes les tranches d’âge. L’automatisation dans la tech permet – du moins pour l’instant – au secteur d’accroître sa production à un rythme spectaculaire avec une main-d’œuvre en baisse.

Si la divergence entre une «Nouvelle Economie» en plein boom mais ne créant pas d’emplois et une économie traditionnelle moins dynamique – et dont l’expansion sera de plus en plus freinée par les effets d’une inflation en rebond – se poursuit, le «contrat» passé par l’administration américaine avec l’électorat ne sera pas rempli. Les marges de manœuvre budgétaires ont été déjà épuisées par le Big Beautiful Bill de cet été . La tentation sera donc grande pour la Maison-Blanche de maintenir une pression extrême sur la Reserve fédérale, en espérant qu’une baisse massive et rapide des taux permette de maintenir à flot l’économie traditionnelle. La Fed résiste. Même s’il n’y a pas de capture complète de la Fed par l’exécutif, le «bruit de fon » créé par le conflit entre la Fed et la présidence ne peut que susciter davantage de volatilité sur les marchés.

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