Le scénario de stagflation s’ancre dans la zone euro

Avec l’effet Golfe, les relais de croissance encore existants ne permettent plus de croire à un retour au potentiel en 2027, estime Sylvain Broyer, chef économiste EMEA, S&P Global Ratings.
S&P Global Ratings
Sylvain Broyer
Sylvain Broyer, chef économiste EMEA, S&P Global Ratings  -  Mario Andreya / S&&P

L’économie européenne a nettement ralenti depuis le déclenchement du conflit en Iran. La croissance du PIB au premier trimestre a été modeste, tant dans la zone euro (+0,1%) que dans l’Union européenne (+0,2%), et elle s’est surtout concentrée sur les deux premiers mois de l’année. Depuis, les indicateurs macroéconomiques se sont rapidement dégradés : la demande a été stoppée net par le choc inflationniste, et une contraction du PIB au deuxième trimestre paraît probable.

A plus long horizon, trois variables seront déterminantes : l’évolution des prix des matières premières énergétiques, la propagation du choc au reste de la chaîne des prix, et le niveau atteint par les taux d’intérêt. Comme il faudra encore du temps avant que la production de pétrole et le transit dans le détroit d’Hormuz ne se normalisent – même en cas de résolution rapide du conflit – c’est bien un scénario de stagflation qui est en train de s’installer en Europe. Pour la zone euro, on peut encore atteindre 0,6% de croissance cette année, en tenant compte d’un acquis de 0,5% à l’issue du premier trimestre. En revanche, les relais de croissance encore existants ne permettent plus de croire à un retour au potentiel en 2027.

Plusieurs canaux de transmission

Le conflit au Moyen-Orient affecte l’économie européenne par plusieurs canaux de transmission. Même si l’Europe consomme environ 30% d’énergie en moins pour produire la même quantité de richesse qu’il y a vingt ans, elle importe toujours près des deux tiers de ses besoins énergétiques. Le conflit en Iran constitue donc un nouveau choc négatif sur ses termes de l’échange, appelé à détruire de la demande.

Le consommateur, bien moins protégé par des transferts publics qu’il ne l’a été en 2021/2022, est en première ligne : la confiance des ménages a déjà reculé de 4 points en deux mois. Certes, l’Europe n’importe pas de gros volumes de biens transitant par le détroit d’Hormuz – qu’il s’agisse d’énergie ou d’intrants industriels tels que le cyclohexane, l’aluminium, le styrène ou certains polyéthylènes. Ces importations représentent moins de 10% du total importé vers l’Europe, ce qui rend la substitution, en théorie, possible.

Mais les prix de ces intrants se sont déjà envolés sur les marchés : +26% pour l’aluminium, +51% pour le polypropylène, +71% pour le styrène. Certains niveaux dépassent même les pics de 2021/2022. La chaîne manufacturière européenne subit donc une hausse marquée de ses coûts de production hors énergie : c’est un autre effet direct du choc. S’y ajoutent des effets indirects liés à la dimension mondiale de l’événement. La hausse des prix des fertilisants et celle des semi-conducteurs, toutes deux amplifiées par la forte dépendance de plusieurs économies asiatiques au Moyen-Orient, se répercuteront par ricochet sur les prix en Europe.

L’étroite corrélation des cycles de coûts de production entre régions – qui s’était atténuée depuis la pandémie, sous l’effet de la déconstruction de certaines chaînes de valeur – se resserre brutalement sous l’impact du choc moyen-oriental. Les conditions financières constituent un autre canal global de transmission : les taux longs européens se sont tendus ces dernières semaines, par porosité avec les marchés obligataires américains, au moment où ces derniers ont revisité leurs anticipations de politique monétaire de la Fed.

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Des relais de croissance demeurent

Il reste des relais de croissance. La transition numérique – qui a contribué à près d’un quart de la croissance européenne au cours des quatre dernières années, et à une part comparable des créations nettes d’emplois – se poursuit. L’Europe exporte de la technologie vers les États-Unis, mais aussi vers la Chine, sous forme de biens et, de plus en plus, de services. L’UE affichait en 2025 un surplus commercial de 5 milliards d’euros annuel avec les Etats-Unis sur un ensemble de biens tech portés par le boom de l’IA. Cette tendance était stable sur les deux premiers mois de 2026. Près d’un euro sur cinq (18 %) des services exportés par l’Europe est lié aux technologies de l’information et de la communication (TIC).

A lire aussi: Petite macroéconomie de la transition numérique européenne

Le plan allemand de dépenses d’infrastructures constitue un autre soutien, certes moins puissant, et il est heureux qu’il ait démarré à temps. L’effort de défense européen est, lui aussi, bien engagé : il génère de l’activité et de l’emploi, mais relativement peu de PIB, compte tenu d’un contenu en importations élevé (notamment via des achats d’équipement américain, en particulier en Pologne).

Malheureusement, certains de ces relais s’essoufflent. C’est le cas du marché du travail : la progression de l’emploi n’est plus que de 0,5 % sur un an, contre 1 % il y a deux ans. L’emploi, soutenu récemment par des facteurs structurels, restera-t-il aussi résilient dans un contexte stagflationniste, où les marges des entreprises se compriment et la demande est détruite ? Et que dire de la baisse du taux d’épargne observée fin 2025 : ce nouveau choc pourrait l’interrompre, réduisant encore le soutien potentiel à la consommation.

L’économie européenne n’est certes pas la plus directement exposée au choc du Moyen-Orient, mais elle en est une des perdantes. Le choc est global, il se diffuse rapidement et par de multiples canaux.

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