- Union européenne
- Tribune
Petite macroéconomie de la transition numérique européenne
L’intelligence artificielle et les datacenters se sont imposés comme un des grands thèmes des réunions du FMI tenues à Washington à la mi-octobre. Si leurs effets sur l’économie américaine et les marchés financiers ont largement alimenté les débats, leurs répercussions sur les autres régions du monde, notamment sur l’Europe, ont été à peine évoquées. Pourtant, sur le Vieux Continent, la transition numérique s’opère aussi. Elle est soutenue par la Commission européenne dans le cadre du plan NextGenerationEU et par plusieurs volets budgétaires clés, tels que le « Digital Europe Program » (7,6 milliards d’euros) ou la composante digitale de la « Connecting Europe Facility » (2,1 milliards d’euros). Ces initiatives réussiront-elles là où l’« Agenda de Lisbonne » avait échoué à faire de l’Union européenne « l’économie de la connaissance » la plus compétitive du monde ? Plutôt que de rouvrir ce procès, observons comment la transition numérique opère aujourd’hui dans l’économie européenne, à travers le secteur des technologies de l’information et de la communication (ICT).
Premier constat, sans surprise : la transition numérique européenne demeure bien moins riche en investissements que celle des Etats-Unis. Selon un rapport de l’Association européenne des datacenters (EUDCA), environ 100 milliards d’euros d’investissements sont attendus d’ici 2030 dans ce domaine en Europe. Les capacités installées atteindraient 13.000 MW, réparties entre plus de 9.000 datacenters, dont un quart seulement dans des hyperscalers – soit moins d’un tiers des capacités américaines. La probabilité que l’Europe comble cet écart reste faible tant que le coût du capital y demeure nettement supérieur. L’intégration des marchés de capitaux européens apparaît, de ce point de vue, comme un levier crucial pour accélérer la transition numérique.
Malgré ces capacités encore modestes, le secteur ICT s’impose comme un moteur de la croissance européenne. Sa part dans le PIB est passée de 5% avant la pandémie à 6,5% fin 2024 – soit un tiers du poids de l’industrie, et une fois et demie celui de la construction. Depuis 2021, il a contribué en moyenne à hauteur de 0,4 point de PIB à la croissance annuelle, soit deux fois plus que durant le boom internet du début des années 2000. En d’autres termes, la tech européenne a généré près de 15% de la croissance du PIB depuis la fin de la pandémie, avec une expansion particulièrement soutenue en France, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en Espagne.
L’emploi suit la même tendance. Le secteur ICT est devenu le premier créateur net d’emplois en Europe, avec près de deux millions de postes ajoutés en cinq ans. En Irlande – l’un des principaux pôles européens des centres de données aux côtés de Francfort, Londres, Amsterdam et Paris – les offres liées à l’intelligence artificielle représentent désormais 7% de l’ensemble des annonces en ligne. Un contraste frappant avec le secteur manufacturier, qui a perdu près de 900.000 emplois sous l’effet conjugué de la concurrence chinoise, des coûts élevés de l’énergie et des contraintes réglementaires.
A lire aussi : L’ordinateur quantique met les investisseurs dans tous leurs états
Excédent dans les services
Le commerce extérieur bénéficie également de cette mutation. Alors que les droits de douane sur la plupart des produits européens exportés vers les Etats-Unis ont été multipliés par huit cette année, les services informatiques échappent à ces mesures. Or, la zone euro dégage un excédent de 18 milliards d’euros dans ce segment, contre un déficit de 2 milliards dix ans plus tôt. Deux tiers de cet excédent est réalisé en Irlande, là où de nombreuses entreprises américaines du secteur sont basées. Le reste provient des pays du Nord de l’Europe. A titre de comparaison, les exportations européennes de voitures ou de produits pharmaceutiques vers les Etats-Unis génèrent chacune un excédent à peine supérieur à 30 milliards d’euros.
Sur le plan productif, les effets du numérique apparaissent contrastés. Intrasectoriellement, les gains sont réels, avec une productivité en hausse de 2% par an depuis 2023 dans les ICT. Mais à l’échelle intersectorielle, la diffusion de ces gains reste limitée : la productivité globale européenne a reculé de 0,3% par an sur la même période.
La transformation numérique européenne est donc bien engagée et se révèle bénéfique au tissu économique. Elle s’alimente davantage du dynamisme américain – via la demande et l’effet d’entraînement de l’IA et des datacenters – que des seuls programmes de l’Union européenne. Si l’Europe investit moins en capital tangible, elle crée en revanche davantage d’emplois, tirant parti d’un coût du travail plus compétitif malgré un coût du capital dissuasif.
Reste une question : cette trajectoire est-elle durable ? La valorisation actuelle des géants américains de l’IA suscite des interrogations, et une correction brutale pourrait freiner la dynamique européenne. De plus, les effets positifs de l’IA sur l’emploi pourraient se concentrer sur la phase d’investissement. A plus long terme, nul ne sait encore vraiment dans quelle mesure l’intelligence artificielle créera, déplacera ou remplacera des emplois.
Plus d'articles du même thème
-
Les dettes AT1 pourraient devenir un sujet de compétitivité pour les banques
La Banque des règlements internationaux a exposé ses propositions pour les dettes subordonnées Additional Tier 1 (AT1). L’institution donne l’impression de vouloir imposer aux banques européennes de nouvelles règles complexes, pas toujours adaptées. -
Les coupes dans les effectifs de Xbox illustrent les difficultés du jeu vidéo
Les revenus de la division jeux vidéo de Microsoft ont chuté et son service d'abonnement à la Netflix déçoit, souligne sa nouvelle dirigeante, Asha Sharma, dans un memo tranchant, rendu public lundi. Elle va licencier 20% de ses effectifs. -
Pour les émergents, le reflux des prix de l'énergie ne conduira pas à des politiques monétaires assouplies
Une dizaine de banques centrales (Afrique du Sud, Indonésie...) ont depuis le début du mois de mars augmenté leurs taux directeurs, estime Julien Marcilly, chef économiste de Global Sovereign Advisory. Les marges de manœuvre pour faire machine arrière s'annoncent étroites.
ETF à la Une
Les ETF d’actions américaines signent un retour en force au deuxième trimestre
- La nouvelle hausse du Livret A coûtera plus de 800 millions d’euros aux banques
- La Corée, un tigre asiatique qui commence à vieillir
- Le Crédit Agricole lancera une offre de trading crypto avant la fin de l'année
- Christine Lagarde pourrait quitter la BCE plus tôt que prévu à cause de la présidentielle française
- Les actions coréennes approchent du bear market
Contenu de nos partenaires
-
UrgenceAdaptation des écoles à la canicule : le grand rafistolage va commencer !
L’Etat s'apprête à publier la liste des 2 500 écoles à adapter aux canicules en priorité avec des solutions simples et peu coûteuses : stores, volets, protections à scratchs et ventouses, ventilation nocturne, brasseurs d'air... Et pourquoi pas des couvertures de survie -
Série (3/15)Love story et recomposition politique : le jour où Bayrou a rallié Macron
SERIE (3/15). A l’occasion du Tour de France 2026, l’Opinion parcourt l’étape du jour à la recherche des traces de la décennie Macron. Mercredi 8 juillet, le peloton ira de Lannemezan (Hautes-Pyrénées) à Pau (Pyrénées-Atlantique), l'ancien fief du président du MoDem et allié historique du président de la République -
PrésidentielleMarine Le Pen choisit le tribunal des urnes
Ni empêchée, ni réhabilitée, Marine Le Pen a décidé d’ouvrir une troisième voie pour se présenter à la présidentielle. Celle d’un pourvoi en cassation qui suspend sa peine, malgré le risque de se voir imposer un bracelet électronique début 2027