Suez-Veolia, quand l’Etat actionnaire prend l’eau
Vincent Bolloré, passé maître dans l’art de contrôler des sociétés sans y détenir de participation majoritaire, aurait sûrement de bons conseils à prodiguer au gouvernement. Lundi soir, Engie a décidé de vendre à Veolia son bloc de 29,9 % chez Suez malgré l’opposition des administrateurs de l’Etat. Avec plus de 23 % du capital de l’énergéticien, les pouvoirs publics avaient pourtant largement les moyens de s’opposer à une opération qui déchire depuis fin août les deux champions de la gestion de l’eau et des déchets. Le capitalisme français a déjà vécu des affrontements d’une telle violence ; mais rarement un tel revers pour le régalien, sans lequel aucune opération de cette envergure ne pouvait jusqu’à présent se faire.
On se réjouira que les administrateurs d’Engie aient affirmé in fine l’intérêt des actionnaires, publics et privés. Un principe que la « raison d’être » d’une entreprise ne saurait faire disparaître, comme s’y est hasardé Suez en logeant dans une fondation néerlandaise le cœur de ses activités françaises. Par un effet de miroir, voilà l’Etat actionnaire renvoyé du même coup à ses contradictions, toujours tiraillé entre sa vision de garant de l’intérêt national et sa logique patrimoniale d’investisseur. Dans ce dossier, Matignon, avec l’aval de l’Elysée, a appuyé publiquement le projet de Veolia dès son annonce. Il était d’autant plus illusoire de pousser ensuite les belligérants à s’asseoir autour de la table pour signer l’armistice, comme Bercy s’y est efforcé en vain. Le résultat est peu flatteur pour l’ensemble des parties prenantes. A supposer que Veolia parvienne à prendre le contrôle total de Suez, deux corps sociaux plus antagonistes que jamais seront chargés de donner naissance au nouveau numéro un mondial de son secteur. Un accouchement au forceps dont les conséquences se feront sentir durant des années.
L’Etat doit savoir pourquoi il est actionnaire, avait lancé Didier Migaud, l’ancien président de la Cour des comptes, en publiant début 2017 un rapport peu amène pour la puissance publique. La formule vaut toujours. Les politiques ne vacillent jamais dès qu’il s’agit de chapitrer des entreprises totalement privées et de convoquer des grands patrons sur le perron de l’Elysée ou dans les couloirs de Bercy – banquiers et assureurs, sparring partners de choix dans cette comédie du pouvoir, peuvent en témoigner. Mais l’Etat ignore pourquoi il détient un tel niveau de participation dans Engie, trop faible ou trop élevé selon la perspective dans laquelle on se place. De tels exemples risquent malheureusement de se multiplier alors que la crise conduit à accroître les injections directes d’argent public au soutien de grandes entreprises en difficulté. Il est grand temps pour l’Etat actionnaire d’éclaircir sa doctrine.
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