Le risque de déflation continue de planer sur l’Europe
L’indice des prix harmonisé aux normes européennes (IPCH) mesuré jeudi en Allemagne par l’institut Destatis est resté inchangé entre septembre et octobre, mais affiche du coup un nouveau recul à -0,5% en rythme annuel. Dans la première économie d’Europe ainsi que plus généralement dans la zone euro où Eurostat affiche pour le troisième mois de suite un IPCH négatif en rythme annuel (-0,3% en septembre et en octobre), l’inflation s'éloigne davantage de l’objectif de la Banque centrale européenne (BCE). «L’inflation globale est freinée par la faiblesse des prix de l'énergie et des pressions sous-jacentes sur les prix limitées, dans un contexte de faiblesse de la demande et de capacités inemployées nettes sur les marchés du travail et des produits finis», avait déclaré lors de sa conférence de presse du 29 octobre Christine Lagarde, présidente de l’institution de Francfort, qui se refuse toujours à parler de déflation. Elle expliquait notamment, en s’appuyant sur les chiffres hors énergie et sur les effets techniques liés à la baisse de TVA en Allemagne et au décalage des soldes en août (France) ou septembre (Italie), que ce passage en négatif n’allait pas durer.
Choc temporaire ?
«Pour parler de déflation, il faut en théorie réunir trois conditions, rappelle Ophélie Gilbert, gérante obligataire senior d’Allianz GI : que les prix de l’ensemble des constituants de l’indice (hors pétrole) soient en baisse, que celle-ci soit durable dans le temps et qu’elle entraîne donc un changement dans le comportement des consommateurs qui anticiperaient que les prix d’aujourd’hui sont bien supérieurs à ceux de demain. La BCE considère pour l’instant que le choc lié à la pandémie de coronavirus n’est que temporaire et ne voit pas encore de report des achats.»
L’inflation annualisée hors énergie, au plus bas à +0,6% en septembre et en octobre, n’a ainsi pas encore baissé, bien que l’inflation sous-jacente (hors énergie, alimentation, alcool et tabac) frôle cette situation, à +0,2% en rythme annualisé, et que l’évolution des prix des biens industriels est négative depuis trois mois. «Si la baisse de l’inflation entre janvier et mai avait été corrélée avec une aggravation de la diminution des prix du pétrole, l’effondrement de l’inflation entre juillet et septembre est totalement indépendant de l'énergie, dont le taux de croissance annuel s’est stabilisé (-8,4% sur un an fin octobre), note Eric Dor, directeur des études économiques de l’IESEG School of Management. Ce qui est particulièrement préoccupant pour la BCE, c’est l’effondrement du taux de croissance annuel des prix des services en zone euro (+0,4% fin octobre au lieu de +1,3% encore fin mai), alors que c’est traditionnellement un facteur de soutien à l’inflation.»
«Il y a une vraie fragmentation entre les économies périphériques (-2% en Grèce, -1,8% en Irlande, -1% en Espagne, -0,6% en Italie), particulièrement touchées par le tourisme, et les économies du nord de la zone (+1,1% aux Pays-Bas, +0,4% en Belgique…). Cela peut entrer dans la réflexion de la BCE, poursuit Ophélie Gilbert. Cela dit, nous ne prévoyons pas de retour à une inflation positive avant février au moins, et même les marchés, qui n’anticipent qu’une d’inflation à +1,2% pour 5 ans dans 5 ans (swap 5y5y), voient bien des difficultés à tendre vers l’objectif», ajoute la spécialiste. Des perspectives à long terme désancrées de son objectif restent en effet une vraie crainte de la banque centrale : «A ce niveau-là, la BCE semble donc avoir perdu toute crédibilité, ce qui contraste avec la Fed aux Etats-Unis, où ces perspectives sont encore de +2,2%», note Eric Dor, rappelant que la hausse de l’euro-dollar (cohérente avec ces anticipations) n’arrange rien. La crainte est d’autant plus forte que, au-delà des débats sur la mesure, l’espoir d’une action efficace semble s’effriter même au sein du Conseil des gouverneurs.
«L’effet désinflationniste de la crise devrait devenir plus évident à mesure que le bruit statistique s’estompe. Il est peu probable que l’inflation sous-jacente rebondisse de manière soutenue dans un proche avenir», note aussi Frederik Ducrozet, stratégiste chez Pictet WM. Les déclarations de Christine Lagarde, mercredi au Forum européen des banques centrales, en faveur de l’utilisation du programme d’achats d’urgence (PEPP) pour limiter la fragmentation des taux en zone euro et permettre une relance budgétaire de l’économie et donc de l’inflation, vont bien dans ce sens d’une lutte encore plus longue et durable pour tenter de respecter son mandat d’un retour autour de +2%.
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