- Chine
- Tribune
Le choc chinois 2.0
Le premier choc chinois avait fait de la Chine l’usine du monde. Le second pourrait rebattre les cartes de la puissance industrielle et technologique mondiale.
Quand on évoque le premier choc chinois, on fait généralement référence à l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce en 2001. A l’époque, son principal avantage compétitif reposait sur des coûts de production très faibles, notamment grâce à une main-d’œuvre abondante et bon marché. La Chine s’est ainsi progressivement imposée comme l’usine du monde, exportant massivement vers les économies avancées des biens manufacturés relativement simples et peu coûteux. Pour les consommateurs occidentaux, cette montée en puissance s’est traduite par des prix plus bas et donc un gain de pouvoir d’achat.
Aujourd’hui, le défi a profondément changé de nature. La Chine ne concurrence plus seulement l’Europe sur les produits d’entrée de gamme ou à faible valeur ajoutée. Elle rivalise désormais avec les économies développées sur les secteurs technologiques et industriels stratégiques : véhicules électriques, batteries, technologies vertes ou encore intelligence artificielle.
Autrement dit, le premier choc chinois était celui du « made in China » à bas coût. Le second est celui d’une Chine devenue une puissance industrielle et technologique de premier plan, capable de conjuguer innovation, maîtrise des technologies de pointe et compétitivité-prix.
A lire aussi : La Chine accentue son emprise sur le commerce mondial
L’objectif de Pékin est clair : réduire sa dépendance vis-à-vis de l’extérieur et s’imposer comme la première puissance industrielle et technologique mondiale, notamment face à son grand rival stratégique, les Etats-Unis. Cette ambition est portée par un modèle de capitalisme d’Etat fondé sur un soutien public à l’industrie, associant subventions massives, financements abondants et vision stratégique de long terme.
Les autorités chinoises ont ainsi fait le choix d’investir massivement dans leur appareil productif. Elles soutiennent les entreprises, concentrent les moyens sur des secteurs jugés stratégiques et favorisent l’émergence de champions nationaux capables de conquérir les marchés mondiaux. Cette stratégie a permis à la Chine de bâtir une puissance industrielle impressionnante. Mais elle a aussi son revers : une part importante des ressources est orientée vers la production et l’investissement, au détriment de la consommation et du pouvoir d’achat des ménages chinois.
Ce modèle commence aujourd’hui à montrer ses limites. Les capacités de production chinoises ont progressé beaucoup plus vite que la demande intérieure. Il en résulte des surcapacités qui exacerbent la concurrence sur le marché domestique, exercent une pression à la baisse sur les prix et pèsent sur la rentabilité des entreprises.
Nécessaire réponse européenne
Pour maintenir sa dynamique de croissance, la Chine est ainsi poussée à exporter toujours davantage et à investir encore plus, alors même que les rendements de ces investissements diminuent et que l’endettement continue de progresser.
Derrière les succès industriels chinois se dessinent donc des déséquilibres qui pourraient, à terme, fragiliser ce modèle. Mais pour l’Europe, leurs conséquences sont déjà bien réelles.
Les surcapacités chinoises se déversent sur les marchés internationaux. Exportés à des prix très compétitifs, soutenus par des subventions publiques et un taux de change sous-évalué, ces produits créent des distorsions de concurrence et mettent sous pression l’industrie européenne et les emplois qui en dépendent, comme on l’observe aujourd’hui dans le secteur automobile.
Face à cette situation, la réponse européenne ne doit être ni la fermeture des frontières ni le repli protectionniste. L’enjeu est plutôt de rétablir des conditions de concurrence équitables. L’Europe dispose pour cela de plusieurs instruments : mesures antidumping et antisubventions, mesures de sauvegarde, instrument anti-coercition ou encore règles de réciprocité dans l’accès aux marchés publics.
L’Europe ne manque donc pas d’outils. Ces outils sont néanmoins contraints par sa volonté d’agir dans le cadre des règles de l’OMC. Ce qui lui fait également défaut, c’est l’unité nécessaire pour les utiliser plus rapidement et avec davantage de cohérence. La véritable condition du succès est donc politique. Pékin a d’ailleurs souvent su tirer parti des intérêts divergents des Etats membres pour réduire la capacité de l’Europe à défendre ses intérêts. Face à une Chine qui considère la compétition économique comme un instrument de puissance, l’Europe doit donc agir de manière plus unie, plus coordonnée et plus lucide, afin de protéger ses intérêts industriels sans renoncer à l’ouverture qui fait sa force.
Cette réponse défensive doit toutefois s’accompagner d’une véritable stratégie offensive, plaçant au cœur de ses priorités la souveraineté, la résilience et la compétitivité européennes. L’Europe doit concentrer ses efforts et ses investissements sur les secteurs stratégiques où se joueront demain la création de valeur, la maîtrise technologique et son autonomie. L’objectif est donc de combiner protection ciblée, investissement commun et préférence européenne lorsque la sécurité économique est en jeu. Au fond, l’Europe ne manque ni d’ambitions ni d’instruments : son principal défi est désormais de passer des intentions aux actes, avec suffisamment de rapidité et de détermination pour transformer les ambitions européennes en résultats concrets.
Le choc chinois 2.0 n’est plus seulement un défi de compétitivité. C’est un défi de puissance industrielle, technologique et géopolitique, auquel l’Europe devra répondre collectivement si elle veut préserver sa place dans la compétition mondiale.
A lire aussi : L’intelligence artificielle, moteur ou mirage d’une nouvelle prospérité ?
Plus d'articles du même thème
-
La Chine reconstitue activement ses stocks de pétrole brut
D’après les données de Kpler, les stocks de pétrole en Chine sont au plus bas. Le pays augmente ses achats depuis juillet afin de les reconstituer, profitant de l’offre disponible au Moyen-Orient, avant une éventuelle escalade du conflit. -
France : l’ajustement est possible
La préférence pour le gradualisme budgétaire est très ancrée en France, nourrie par la peur d’aboutir à des “boucles récessives”, estime Gilles Moëc, chef économiste du groupe Axa. Il existe des moyens d'en sortir. Mais la voie est étroite. -
Assureurs et fonds de pension, les nouveaux moteurs du crédit
La croissance des marchés privés ne signifie pas le retrait des banques, qui restent en France et en Europe des prêteurs importants pour les PME et les entreprises de taille intermédiaire. Le changement concerne surtout les financements longs, complexes, intensifs en capital ou adossés à des actifs, où assureurs, fonds de pension et gestionnaires d’actifs jouent un rôle croissant.
ETF à la Une
Amundi commercialise ses premiers ETF actions gérés activement
- Une panne de Google Cloud a paralysé Revolut et d'autres banques plusieurs heures
- La Société Générale rend 54 salariés de sa filiale titres à UniCredit en Italie
- Le diable se cache dans les détails, Safran l'apprend à ses dépens
- Banquiers et assureurs activent les mesures d’urgence post-mouvements sociaux
- Bred Banque Populaire rachète des activités d’Oddo BHF en Allemagne
Contenu de nos partenaires
-
Bulletin« Tant qu’on ne dira pas aux lycéens que tout ne leur est pas accessible, ils se prendront la porte du réel »
Pour Pierre Mathiot, artisan de la réforme du lycée, l'accès à l'enseignement supérieur doit se jouer avant tout sur les résultats scolaires -
Invité surprisePourquoi Raphaël Glucksmann bouscule Edouard Philippe sur son flanc gauche
Malmené dans les sondages, le candidat Horizons voit une partie de son électorat de centre gauche tenté de revenir à gauche, derrière Raphaël Glucksmann -
La Fabrique de l'OpinionDénatalité : « Nous avons construit notre modèle social sur une anomalie démographique »
L'économiste spécialiste de la démographie soutient que la baisse de la natalité est irréversible et qu’elle impose d’adapter notre économie bâtie sur la génération du baby-boom