L’intelligence artificielle, moteur ou mirage d’une nouvelle prospérité ?
Lors des précédentes révolutions industrielles, les ruptures technologiques et le progrès technique ont été des moteurs de prospérité, en stimulant la croissance économique grâce à d’importants gains de productivité. La tribune d’Isabelle Job-Bazille, directrice des études économiques du Crédit Agricole.
Il ne fait guère de doute que l’intelligence artificielle (IA) s’impose aujourd’hui comme une technologie à usage général (« General Purpose Technology ») appelée à transformer en profondeur les économies contemporaines, à l’instar de la machine à vapeur ou de l’électricité en leur temps. L’IA permet d’automatiser non seulement des tâches routinières, mais aussi certaines fonctions cognitives complexes : les agents IA peuvent analyser d’immenses volumes de données, raisonner, tirer des conclusions et, dans une certaine mesure, décider de manière autonome. À la différence des révolutions industrielles précédentes, cette nouvelle vague technologique ne remplace donc plus seulement la force physique (les bras), mais aussi des capacités intellectuelles humaines (les cerveaux), ce qui est totalement inédit.
Les effets de l’IA sur la productivité et la croissance dépendront de plusieurs déterminants : le rythme de son adoption et de sa diffusion, la part dans l’économie des secteurs transformés par l’IA, le niveau de préparation des pays - tant en matière d’infrastructures numériques que de capital humain - ainsi que les conditions d’accès à des ressources clés, en particulier l’énergie et la puissance de calcul.
Des avis qui divergent
Pour les techno‑optimistes, l’intelligence artificielle s’annonce comme un moteur de gains de productivité en permettant rapidement d’automatiser un large éventail de tâches. Elle transformerait aussi profondément les processus d’innovation en accélérant les cycles de recherche et développement : la possibilité de tester à moindre coût un grand nombre d’hypothèses ferait de l’IA un facteur endogène de croissance.
À l’inverse, les analyses plus prudentes anticipent un impact limité sur la productivité globale. Selon cette approche, la diffusion des technologies d’IA serait progressive et concentrée dans quelques secteurs déjà très productifs. Cette dynamique s’accompagnerait d’un redéploiement de la main‑d’œuvre vers des activités de services de proximité, intensives en emploi mais peu automatisables et à faible productivité. En raison de ce biais structurel, les gains de productivité agrégés resteraient modestes. Par ailleurs, le coût de l’IA pourrait être un frein à la diffusion de ces technologies tant au sein des pays qu’entre eux, au risque de creuser les inégalités économiques et technologiques.
L’intelligence artificielle promet un progrès sans précédent tout en menaçant de déstabiliser nos sociétés.
Concernant l’emploi, le consensus général est que l’IA transformera le contenu des postes en automatisant certaines tâches, sans entraîner la disparition complète des emplois. L’effet principal attendu est donc une transformation des métiers, avec un recentrage sur les compétences difficilement automatisables : créativité, discernement, empathie et intelligence relationnelle. L’IA apparaît ainsi davantage comme une technologie d’« augmentation » du travail humain que de pure substitution, tout en donnant naissance demain à de nouvelles professions (prompt engeneers, architectes en solutions IA, auditeurs d’algorithmes, etc).
Polarisation du marché du travail
Dans les secteurs à forte intensité cognitive (banque, finance, conseil, services juridiques), l’automatisation concernera les fonctions analytiques ou de production de contenus, tandis que la relation client et le conseil à forte valeur ajoutée resteront guidés par l’humain. Dans l’industrie, la combinaison de la robotique et de l’IA permettra d’optimiser les processus de production, de maintenance ou de contrôle qualité. Dans la fonction publique, notamment la santé ou l’éducation, l’IA pourrait jouer un rôle d’assistant, en prenant en charge certaines tâches administratives. À l’inverse, les emplois exigeant une interaction physique ou humaine directe, seront moins impactés à l’instar de l’artisanat, l’hôtellerie et la restauration, ou encore des métiers du soin.
Toutefois, l’IA fait peser un risque de polarisation du marché du travail avec, d’un côté, des emplois très qualifiés mobilisant des compétences rares et difficilement automatisables et, de l’autre, une multitude d’emplois de services de proximité, peu productifs et faiblement rémunérés. Les gains de productivité pourraient être principalement captés par les détenteurs du capital, via les profits et les dividendes, et par une minorité de « talents » aux compétences très recherchées.
Garde-fous indispensables
Au‑delà de ces enjeux économiques, l’IA soulève aussi des préoccupations majeures. Sur le plan climatique, les modèles d’IA consomment d’importantes quantités d’énergie et de ressources rares, ce qui peut créer des tensions sur les infrastructures énergétiques et engendrer des conflits d’usage. L’IA est aujourd’hui concentrée entre les mains de quelques grands acteurs de la Tech qui prônent l’avènement d’une société « gouvernée » par les algorithmes, et contribuent à diffuser des imaginaires dystopiques et porteurs de risques. S’ajoutent des questions éthiques majeures autour du respect de la vie privée, de la transparence des décisions, et de la prévention des biais algorithmiques. Enfin, l’usage malveillant de ces technologies - désinformation à grande échelle, ingérence politique, cyberattaques - menace la stabilité sociale et perturbe les processus démocratiques.
L’intelligence artificielle promet un progrès sans précédent tout en menaçant de déstabiliser nos sociétés. Seuls un cadre d’usage clair et des garde-fous adaptés permettront à l’IA d’agir au service de l’humanité, et non contre elle.
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