La résilience des marchés émergents à l'épreuve de la flambée des taux

La hausse des taux souverains en Europe et aux Etats-Unis est un défi pour les marchés émergents, analyse Julien Marcilly, chef économiste de Global Sovereign Advisory.
Global Sovereign Advisory
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Julien Marcilly  - 

Depuis le début de l’année 2026, les rendements des obligations d’Etat des principales économies développées sont en forte hausse. Aucune d’entre elles n’est épargnée par cette tendance, même si le prix des titres de certains Etats (Etats-Unis, Japon, France) a beaucoup plus baissé que d’autres.

La question des effets sur les économies émergentes de cette hausse généralisée des rendements obligataires souverains dans les économies avancées se pose. Deux scénarios sont possibles. D’un côté, la hausse des taux obligataires dans le Nord induit une réduction de l’écart de rendement avec le Sud et incite donc les épargnants à privilégier des investissements aux Etats-Unis, en Europe ou au Japon. Pour les économies émergentes, le risque est donc que ces moindres entrées de capitaux aient des conséquences sur les conditions de financement et donc sur l’activité économique.

Mais dans le cas où cette hausse des taux obligataires est le résultat d’une montée des risques associés aux actifs de ces pays du Nord, elle peut au contraire favoriser davantage de flux de capitaux vers les pays émergents et en développement. C’est d’ailleurs ce qui s’était passé au début des années 2010, au moment de la crise des subprimes puis de celle des dettes souveraines en zone euro. A l’époque, la réalisation par les investisseurs internationaux que les titres de dette souveraine des Etats-Unis et d’Europe n’étaient pas « sans risque » avait conduit à des flux de capitaux très importants vers ces pays.

A ce stade, c’est le deuxième scénario qui semble se réaliser cette année. Les flux de capitaux nets destinés aux marchés obligataires émergents ont atteint 243 milliards de dollars au cours des huit premiers mois de l’année [1]. C’est un montant supérieur à celui de l’an dernier sur la même période (212 milliards), qui était pourtant une excellente année en la matière. Dans ce contexte, l’écart entre le rendement des obligations d’Etat émergentes et celles de même maturité des Etats-Unis a nettement diminué pour beaucoup de pays. Il s’agit à la fois de pays exportateurs d’hydrocarbures bénéficiant de la hausse des cours mondiaux comme l’Angola ou le Nigéria, mais aussi - et c’est plus surprenant - de pays qui en importent beaucoup, comme la Tunisie, le Pakistan ou encore le Kenya.

Plus de notes relevées que réduites

Cet intérêt pour les marchés émergents n’est pas seulement le corollaire du désintérêt relatif pour les marchés matures ; il est aussi la conséquence d’une amélioration des fondamentaux des premiers. Depuis le début de l’année 2024, 48 pays émergents et en développement ont vu leur notation souveraine relevée par au moins une des trois agences principales (Moody’s, Fitch et S&P), contre seulement 16 déclassements. La balance est d’ailleurs positive dans toutes les régions : l’Amérique latine et les Caraïbes (49 hausses contre 14 baisses), l’Asie (48 contre 9), l’Afrique (35 contre 25) et l’Europe émergente (11 contre 5).

Comment expliquer cette résilience des marchés émergents en 2026, année pourtant marquée par plusieurs chocs majeurs ?

Du côté des finances publiques, la situation reste fragile dans beaucoup de pays mais s’améliore : le niveau médian du ratio de dette publique sur PIB dans les pays émergents et en développement, qui avait augmenté de 10 points de pourcentage (à 56%) en 2020, a depuis réalisé la moitié du chemin pour retrouver son niveau de 2019.

Qui plus est, l’inflation a moins augmenté qu’initialement anticipé à la suite du blocage du détroit d’Ormuz en mars. Même si les pressions inflationnistes pourraient devenir plus fortes d’ici la fin de l’année en raison des effets attendus sur les prix alimentaires du phénomène climatique El Niño, beaucoup de banques centrales sont perçues comme crédibles pour faire face à ce type de choc : de plus en plus ont adopté ces dernières années des cibles explicites d’inflation et leur degré d’indépendance n’a désormais rien à envier à celui de banques centrales de pays développés.

Même chose du côté des réserves de change : si des pays restent fragiles en la matière, le niveau général a augmenté, sous les effets combinés des recettes supplémentaires d’exportations liées à la montée des cours des matières premières et à l’instauration de règles plus strictes par les banques centrales en matière de rapatriement de capitaux pour les banques et les entreprises locales.

Enfin, de plus en plus d’Etats se financent désormais majoritairement sur leur marché de dette locale. Or, une étude récente du FMI [2] souligne le rôle « stabilisateur » des banques locales sur ces marchés : lors des épisodes de hausse de taux américains, elles compensent en partie les ventes de titres d’investisseurs étrangers. Elles atténuent ainsi la transmission des hausses des taux longs américains aux taux souverains des pays émergents et contribuent à leur résilience.

Mais sur le mois de septembre marqué par la hausse particulièrement marquée des taux longs américains et français, les flux nets de capitaux vers les marchés de dette émergente ont été négatifs pour la première fois depuis le mois de mars. Si ces changements structurels atténuent l’exposition des marchés émergents aux risques globaux, ils ne les protègent donc pas totalement.

[1] Source : Institut de Finance Internationale

[2] “Transmission of U.S. Long-term Rate to EM Local Currency Sovereign Bonds: The Role of the Investor Composition” : document de travail WP/26/14 du FMI, octobre 2026.

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