La facture à long terme du Brexit s’annonce plus salée que prévu
Près de deux mois après le Brexit, chacun fait ses comptes. A l’occasion de ses prévision économiques le 11 février, la Commission européenne (CE) a précisé que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE) devrait finalement générer «une perte de production d’environ 0,5 point de PIB d’ici à la fin 2022 pour l’UE, et d’environ 2,25 points pour le Royaume-Uni». Une proportion de 1 pour 4 conforme aux études économiques précédemment publiées sur le sujet.
L’accord commercial conclu in extremis entre Londres et Bruxelles le 24 décembre a évité les droits de douane et quotas pour les échanges de marchandises, comme auparavant sous réserve du respect des règles de concurrence d’origine (normes fiscales, sociales, environnementales…). Ce cadre, nettement plus favorable que les règles de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) qui auraient prévalu sans, aurait réduit «l’impact négatif pour l’UE d’environ un tiers et pour le Royaume-Uni d’environ un quart», estime Bruxelles. Mais il ne couvre qu’un nombre limité de domaines, et n’a pas empêché des barrières non tarifaires significatives, comme le retour des contrôles douaniers qui entraînent de fortes perturbations. Les exportations vers l’UE ont baissé de 70% en janvier selon l’association des transporteurs routiers, et certaines entreprises les ont même stoppées face aux démarches administratives, qui seront pourtant renforcées avec la fin des dérogations temporaires sur certains produits. Et l’indice PMI a chuté de 50,4 à 41,2 en janvier, à cause du confinement dans les services, mais aussi de nouveaux problèmes, les entreprises industrielles ayant évoqué une hausse immédiate des coûts et délais d’approvisionnement.
Entre les effets de la pandémie de covonavirus et le temps d’adaptation au nouvel accord, la mesure des conséquences du Brexit sur la croissance reste donc peu évidente. «L’économie britannique a été l’une des plus affectées par la crise du Covid-19 avec un PIB en baisse de -9,9% en 2020 (-6,8% en zone euro). Les stocks accumulés en fin d’année qui entraînent des déstockages ainsi que le confinement de ce début d’année ajoutent à la difficulté de voir la part de la contraction liée au Brexit», rappellent Stéphane Deo et Aline Goupil-Raguénès, directeur de la stratégie marchés et stratégiste pays développés chez Ostrum AM. Selon la Banque d’Angleterre (BoE), le PIB devrait se contracter de -4% au premier trimestre, dont -1% lié aux impacts des exportations manquées et des chaînes d’approvisionnement freinées. Avant un net rebond de l’activité grâce aux vaccinations le reste de l’année. «Mais au-delà d’un impact immédiat qui est amené à s’intensifier, les conséquences du Brexit seront selon nous durables et importantes sur différents aspects pérennes de la croissance du Royaume-Uni», poursuit Stéphane Deo.
Impact à long terme
L’accord commercial ne porte pas sur les services, et notamment les services financiers qui représentaient 7% du PIB britannique, «et une large part du surplus commercial avec l’UE sur les services - 123,7 milliards de livres sterling d’exportations contre 106,1 milliards d’importations fin 2019», note Aline Goupil-Raguénès. En sortant de l’UE, les institutions financières britanniques ont perdu le passeport européen, et risquent de n’obtenir que peu d’équivalences (sur la quarantaine possible) si les réglementations sont allégées comme le réclame la City pour justifier le Brexit de son point de vue désormais.
Alors que les effets sur la croissance devaient essentiellement concerner la première année, ceux sur la croissance de long terme pourraient être finalement plus forts que prévu. «L’Office for Budget Responsibility (OBR) estime l’impact du Brexit sur la croissance de long terme à 4%, à comparer à 6% en cas de ‘hard Brexit’, poursuit Aline Goupil-Raguénès. C’est lié aux conséquences de la fin de la libre circulation des biens, des services, des personnes et des capitaux avec le principal partenaire commercial du Royaume-Uni (43% des exportations et 52% des importations avec l’UE).» Certains universitaires, à la London School of Economics ou à Oxford, évoquent encore un choc de 6% à long terme, tandis que même la Banque d’Angleterre (BoE) a évoqué une baisse de 10% des échanges avec l’UE.
Avec les nouvelles barrières non tarifaires, le Royaume-Uni ne sera plus la porte d’entrée de pays tiers vers l’UE et subira, par cette perte d’influence, une baisse des flux d’investissements directs. Pour les services financiers, mais également pour d’autres productions - les constructeurs automobiles japonais réfléchissent par exemple à relocaliser dans l’UE. «La croissance potentielle sera plus lente en raison de gains de productivité plus réduits et d’une plus faible croissance de la population active liée aux moindres flux de population en provenance de l’UE», ajoute Stéphane Deo. Et ces pertes n’ont pas vocation à être compensées par les accords commerciaux que le Royaume-Uni a signés ou signera avec des pays tiers, qui reproduiront normalement des conditions proches de leurs accords avec l’UE.
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