La BCE pourrait être forcée d’attendre
Ce devait être une réunion de politique monétaire clé, au cours de laquelle la Banque centrale européenne (BCE) aurait pu décider du raccourcissement de son programme d’achat d’actifs régulier (APP) annoncé le 16 décembre. Il est finalement assez probable que la présidente Christine Lagarde ne puisse pas annoncer grand-chose jeudi. Alors qu’elle ne remettait plus en cause l’idée d’une hausse du taux directeur le 3 février, elle pourrait désormais rester très prudente sur le sujet. Et ce, malgré une inflation encore remontée d’un cran, à 5,8% en rythme annuel en février en zone euro (après 5,1% en janvier), et même à 2,9% pour l’inflation sous-jacente (hors alimentation et énergie).
«L’économie de la zone euro va inévitablement être très fragilisée. Les prévisions de croissance vont être abaissées et pourraient être plus proches de 3% que de 4% pour 2022, avec une inflation encore plus élevée à cause notamment de l’énergie. Alors qu’elle devrait intervenir pour tenter de contrôler la hausse des prix, la BCE va rester très flexible, en acceptant probablement la divergence de politique monétaire avec les Etats-Unis, qui seront beaucoup moins touchés», analysent Sébastien Grasset et Thomas Giudici, respectivement membre du directoire et responsable de la gestion obligataire chez Auris Gestion. «Nous nous attendons à une approche beaucoup plus prudente lors de la réunion du 10 mars à cause de la guerre en Ukraine, écrit Ulrike Kastens, économiste Europe chez DWS. Les incertitudes économiques qui en résultent ne peuvent pas encore être clairement définies.»
Pour Eric Dor, directeur des Etudes économiques à l’Ieseg, «la BCE doit naviguer entre deux risques inverses : d’une part que la dépression provoquée par la crise géopolitique soit forte et renforce les tendances déflationnistes à moyen-long terme ; d’autre part que la hausse de l’inflation observée soit tellement forte qu’elle désancre les perspectives bien au-dessus de l’objectif de la BCE dont la crédibilité serait compromise (hausses de salaires, hausses des prix, etc.). Le premier scénario plaide en faveur de l’attentisme ; le deuxième scénario inciterait à un resserrement monétaire dès maintenant». Pour l’économiste, l’institution de Francfort devrait privilégier le premier, arguant de hausses de salaires très limitées jusqu’ici en zone euro, malgré les objections sur une acceptation durable de la baisse du pouvoir d’achat…
La BCE devra quand même annoncer jeudi ses nouvelles prévisions de croissance et d’inflation : malgré une date butoir de rendu de ces projections très antérieure au début de la guerre, son chef économiste Philip Lane a précisé qu’elles tiendront compte des conséquences de l’invasion russe en Ukraine… Les marchés de swaps, qui le 15 février valorisaient encore deux hausses de 25 points de base (pb) cette année, hésitent entre zéro et une hausse depuis, montrant bien le dilemme de la BCE entre volonté de lutter contre l’inflation et préoccupations sur la croissance voire la stagflation. «Dans ce contexte d’inflation, les programmes d’achat d’actifs ne sont plus appropriés. C’est également le message que la BCE transmettra jeudi», estime Ulrike Kastens. Mais leur arrêt ne l’est pas forcément non plus…
«Nous pensons plutôt qu’elle va revenir au calendrier de l’APP annoncé fin 2021, qui ne déboucherait donc pas sur une hausse de taux avant début 2023. Face aux effets économiques de la guerre difficiles à évaluer, la BCE gardera ouvertes toutes les options. Dans un scénario où les Etats seraient contraints de relancer des politiques du ‘quoi qu’il en coûte’ pour plafonner les prix de l’énergie, elle pourrait reprendre un virage plus ‘dovish’ et annoncer un programme spécifique de guerre sur le modèle du programme pandémique (WEPP au lieu de PEPP), surtout si ces effets devaient recréer des écarts entre les différentes économies du bloc», poursuivent Sébastien Grasset et Thomas Guidici. D’autres estiment que pour respecter sa «forward guidance» sur la première hausse des taux en lien avec l’inflation, la BCE devra sortir de la séquence annoncée précédemment sur la fin préalable de l’APP, ce qui pourrait «être bien perçu par les marchés» selon Franck Dixmier, directeur des gestions obligataires d’Allianz GI.
Stabilité financière
Les sanctions financières contre la Russie vont bloquer l’accès des agents économiques russes aux devises étrangères comme l’euro ou le dollar, avec un effet rebond sur ceux de la zone euro, notamment des banques ou des investisseurs : «La BCE pourrait aussi devoir réagir à ces risques, et par exemple lancer une nouvelle série d’opérations de refinancement ciblé à long terme (TLTRO) à taux négatifs. Ou encore réintensifier les lignes de swaps de devises avec les autres banques centrales étrangères - par exemple avec la Fed pour leur refinancement en dollars», poursuit Eric Dor. En décembre-janvier, nombre d’analystes estimaient que la BCE reparlerait des TLTRO en mars, ce qui semblait un peu incongru ces derniers mois au vu de sa volonté de normalisation. Mais la guerre en Ukraine a changé la donne.
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