Jacques Vigner (Amafi) : «Les responsables politiques doivent envisager le rôle des marchés financiers de façon stratégique»

Responsable de la supervision stratégique Marchés mondiaux chez BNP Paribas et également vice-président de l’association internationale des produits dérivés (Isda), le nouveau président de l’Association française des marchés financiers (Amafi) commence son mandat avec la volonté d’obtenir un soutien des décideurs politiques.
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Jacques Vigner, responsable de la supervision stratégique Marchés mondiaux chez BNP Paribas et nouveau président de l’Association française des marchés financiers (Amafi) - également vice-président de l’association internationale des produits dérivés (Isda).  -  JN - Jean-Noël Martin

L’Agefi : La période est compliquée pour la France avec à l’horizon les élections en 2027. Qu’avez-vous prévu dans cette perspective ?

Jacques Vigner : Nous souhaitons faire de la pédagogie auprès des décideurs politiques actuels et futurs, et continuer de communiquer auprès d’eux sur le rôle des marchés pour soutenir l’économie et la valorisation de l’épargne. Les marchés doivent être intégrés pleinement dans la stratégie et la politique économique du pays. Il faut en quelque sorte avoir une politique industrielle pour cet outil essentiel de financement, de souveraineté et de croissance.

De mon point de vue, il y aurait plusieurs chantiers à renforcer au niveau national. Premièrement, il faut développer une culture et une pratique de l’investissement à long terme en actions, pour deux raisons : d’une part pour que les épargnants profitent de leur potentiel de rendement supérieur dans la durée ; d’autre part pour apporter plus de fonds propres aux entreprises françaises et européennes. En particulier, nous proposons d’ajouter des retraites par capitalisation en complément des régimes par répartition. Les «fonds de pension» sont en effet les investisseurs les plus à même de financer les entreprises dans une logique de prise de risques à moyen-long terme.

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Deuxièmement, notre (très bon) écosystème d’investisseurs institutionnels me semble encore incomplet au regard des besoins de financement à tous les stades de croissance des entreprises : faute de «fonds de pension» obligatoires donc, mais aussi d’une présence suffisante sur notre sol de la gestion alternative, qui apporte une liquidité différente aux marchés.

Nous proposons d’ajouter des retraites par capitalisation en complément des régimes par répartition
Jacques Vigner, président de l'Amafi

Enfin, il est nécessaire d’encourager la prise de risque à long terme qu’implique le financement par actions des entreprises dans une logique de soutien à l’innovation et à la croissance, dans un environnement mondial où la compétitivité est essentielle. Cela passe par une fiscalité prévisible, qui doit tendre vers la stabilité sur plusieurs années, mais aussi par une volonté politique affirmée pour encourager l’investissement en actions.

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Le Conseil européen s’est mis d’accord récemment sur le paquet MISP (Markets integration and supervision package). Avez-vous été déçus ?

Le paquet MISP est une étape sur le long chemin du développement des marchés et de l’épargne en Europe. Nous étions globalement en faveur des propositions ambitieuses de la Commission européenne. L’accord du Conseil est une avancée politique importante car l’idée d’une supervision unique des marchés par l’Autorité européenne des marchés financiers (Esma) était loin d’être acquise. Il est cependant regrettable que tous les marchés actions ayant des activités transfrontières ne soient pas inclus dans son périmètre.

Nous avions plaidé en faveur de la supervision unique pour les infrastructures de marché transfrontalières, mais sous conditions : que l’Esma ait un «executive board» fort et indépendant, que le dispositif n’entraîne pas une augmentation des coûts, et que l’Esma ait un objectif secondaire affiché de compétitivité, non pas en tant que superviseur mais en tant que régulateur conseillant la Commission sur les textes de niveaux 1 et 2 et émettant ses propres recommandations au niveau 3. Dans un environnement particulièrement concurrentiel, où l’Europe perd des parts de marché, cela paraît nécessaire, et ce serait cohérent avec ce qui se fait ailleurs, notamment au Royaume-Uni. Nous verrons si le Parlement européen parvient à intégrer ces éléments importants dans le projet actuel.

L’un des grands enjeux sera la capacité de l’Esma à entretenir et développer une certaine proximité avec les entreprises supervisées, même si cette proximité est généralement plus simple à établir avec une autorité nationale.

Il est nécessaire d’encourager la prise de risque à long terme qu’implique le financement par actions des entreprises dans une logique de soutien à l’innovation et à la croissance.
Jacques Vignier

Sur les autres points de MISP qui pourraient renforcer l’Union des marchés de capitaux, de l’épargne et de l’investissement (SIU), on peut espérer des améliorations sur le post-marché, avec des obligations de connexion entre les dépositaires centraux (CSD) aptes à réduire les barrières existantes même si des aspects importants, notamment le traitement des retenues à la source, ne sont pas pris en compte. Enfin, concernant la tokenisation des actifs, l’Amafi aurait souhaité une augmentation plus rapide et plus substantielle des limites actuelles du régime pilote.

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Les organisations professionnelles mettent l’accent sur la compétitivité… Pensez-vous à d’autres chantiers ?

L’Europe va passer à un réglement-livraison T+1, dans le prolongement de ce qui a été fait aux Etats-Unis. L’accélération de la modernisation des marchés se traduit également dans les heures d’ouverture des bourses. Les Etats-Unis vont ouvrir un certain nombre de plateformes de négociation 23h/24 cinq jours sur sept (23/5) à partir de décembre. Cela va faciliter l’accès aux marchés américains d’actions aux particuliers souhaitant négocier à des horaires larges, mais aussi aux investisseurs asiatiques qui pourront intervenir sur les valeurs américaines pendant leur journée. Il nous semblerait intéressant d’explorer si cette piste serait pertinente en Europe, comme c’est déjà projeté au Royaume-Uni, même si cela implique un changement d’organisation avec des desks de trading et de contrôle des risques ouverts sur toutes ces plages horaires. Cela pourrait contribuer à éviter que d’autres régions attirent les introductions en Bourse aux dépens de l’Europe.

Enfin, l’autonomie stratégique de l’Europe passe nécessairement par des acteurs compétitifs. A ce titre, nous accueillons très favorablement toute initiative visant à réduire la charge administrative pesant sur les établissements, comme la simplification du reporting des transactions sur laquelle travaillent actuellement l’Esma et la Commission européenne. C’est un enjeu important, et il faut aller plus loin que les propositions actuelles.

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