La bataille perdue du trading
Jean-Pierre Mustier n’est pas le premier venu sur les marchés financiers. Aussi faut-il tendre l’oreille lorsque le directeur général d’UniCredit proclame, comme il l’a fait fin janvier, la défaite des acteurs européens dans la banque d’investissement. Celui qui a largement contribué en son temps à établir la prééminence mondiale de la Société Générale dans les produits dérivés actions conseille désormais à ses jeunes recrues d’orienter leur carrière vers les métiers de financement. A la lecture des derniers résultats publiés de part et d’autre de l’Atlantique, il est malheureusement difficile de lui donner tort.
En moyenne, les banques européennes ont accusé un repli de 9 % de leurs revenus de trading l’an dernier, là où leurs concurrentes américaines affichent une progression de 6 %. Année après année, le fossé se creuse et les premières perdent du terrain au profit des secondes. Les ténors de Wall Street ont un avantage immense : des marchés de capitaux d’une profondeur sans égale, livrés à un oligopole. Ils sont une grosse poignée à en exploiter les richesses depuis la dernière vague de consolidation intervenue il y a dix ans. Les commissions tirées des placements d’actions ou d’obligations y sont notoirement plus élevées qu’en Europe, la taille des gestionnaires d’actifs sans comparaison, le nombre d’opérations financières toujours soutenu. Une base domestique aussi lucrative garantit des niveaux de rentabilité supérieurs au coût du capital, et par voie de conséquence des valorisations boursières décentes.
Les banques du Vieux Continent, elles, renoncent une à une à leurs ambitions mondiales dans ces métiers. Le retrait progressif des suisses est déjà effectif. Barclays et Deutsche Bank ont longtemps boxé dans la catégorie poids lourds, mais se voient sommées aujourd’hui par certains actionnaires de réduire la voilure aux Etats-Unis. Les banques françaises, que les investisseurs n’ont jamais placées dans le premier tiers des grandes maisons de trading, revoient à leur tour leur dispositif, au risque de perdre les parts de marché durement gagnées ces dernières années sur leurs concurrentes européennes. Pis, le trimestre écoulé a particulièrement affecté leur domaine d’excellence, les produits structurés.
Ce repli sur soi n’annonce pas des lendemains radieux sur le front de la rentabilité. Quand bien même les places continentales profiteraient du Brexit pour se renforcer face à la City, leurs banques hériteront d’un écosystème encore plus fragmenté. Il leur en coûtera davantage pour y maintenir le même niveau de services, et le nombre de commerciaux transférés de Londres à Paris pour y avoir pignon sur rue promet une concurrence acharnée pour décrocher des mandats. La relance d’un projet d’Union des marchés de capitaux enfin digne de ce nom après les élections de mai n’a jamais paru si urgente. L’Europe le peut-elle encore ?
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