« Les gérants actifs feront leur come-back »
Un an après la fusion, avez-vous fini l’intégration des équipes ?
Nous ne nous sommes pas trop posé de questions d’intégration avec Standard Life : dans la gestion d’actifs, il nous fallait grossir avec des activités complémentaires. Nous avions 34 bureaux avec, pour certains, un centre de gestion local chez Aberdeen AM. Nous sommes passés à 46 bureaux pour couvrir 80 pays (18 localisations en commun) avec Standard Life, et finalement assez peu de suppressions de postes, peut-être 200 sur 9.000. L’intégration se fait étape par étape, sur trois ans et assez naturellement, d’autant que nous avions peu de clients communs : seulement 4 sur les 50 plus grands clients de chaque entité.
Le groupe vient de céder ses activités d’assurance-vie au Royaume-Uni et en Europe à Phoenix. Est-ce conforme à l’esprit de la fusion ?
Nous avons toujours eu l’idée de rapprocher non pas un assureur-vie avec un pur gestionnaire d’actifs, mais plutôt deux gestionnaires d’actifs, avec des contraintes en capital réglementaire allégées. Le marché de l’assurance-vie en Europe est très compliqué. Le secteur souffre aujourd’hui des contraintes imposées par Solvabilité 2. Cette opération nous permet de diminuer notre besoin en capital réglementaire de 3 milliards de livres à environ 1 milliard. Sachant que nous avons 5 milliards de cash disponible sur notre bilan (sans compter les 4 milliards liés à nos activités en Inde via HDFC), et surtout que nous avons un contrat de long terme avec Phoenix pour continuer à gérer les actifs concernés comme avant. Nous avons déplacé les risques hors de notre bilan.
Vous avez perdu le mandat de Lloyds...
Pour rappel, nous avions acquis SWIP (Scottish Widows IP) auprès de Lloyds Banking Group en 2013 pour 600 millions de livres, et ce dernier avait récupéré 10 % d’Aberdeen AM. En tant qu’actionnaire, il avait encouragé la fusion avec Standard Life, mais il en a profité pour céder sa participation et remettre en cause cet important mandat de gestion sur 109 milliards de livres et qui court jusqu’à 2022, au nom d’une clause qui était prévue en cas de rachat d’Aberdeen AM par une banque. Une procédure va donc devoir établir si Standard Life est un concurrent réel de Lloyds Bank. C’est malheureux, car cela en faisait notre plus gros client avec 100 millions de chiffre d’affaires. Il faut désormais évaluer un dédommagement possible au titre de cette rupture de contrat : un arbitrage devrait aboutir avant la fin de l’année.
Quelle est votre stratégie face au Brexit ?
Les grands asset managers ont depuis longtemps organisé leur distribution des fonds à destination de l’Europe (Ucits) depuis le Luxembourg. Pour les mandats dédiés à destination d’Europe continentale, nous avons créé une filiale agréée MIF (Marchés d’instruments financiers, NDLR) à Dublin dirigée par Victoria Brown depuis février. En parallèle, nous avons transféré nos fonds monétaires de Dublin à Luxembourg. C’est plus facile d’organiser ce genre de mouvements dans une grande société de gestion. Plus globalement, de nombreux acteurs du secteur financier ont raisonné comme nous sur la base d’une hypothèse de « hard Brexit », mais cela ne change pas grand-chose dans notre métier, pas comme dans les secteurs industriels. C’est même mieux si la gestion d’actifs est un peu plus répartie en Europe.
Pourquoi décollectez-vous depuis un moment ?
C’est lié à des revers de fortune sur nos deux expertises phare : les marchés émergents (héritage d’Aberdeen) et le multi-asset absolute return avec la gamme GARS (héritage de Standard Life). Les marchés émergents souffrent d’une période difficile depuis 2013. Mais nous restons l’un des principaux spécialistes (avec 60 milliards d’encours) et, si on regarde les annonces autour de la faible croissance et des difficultés en Europe, on peut se dire que cela repartira avant dans les émergents, en Asie, et que c’est le moment d’acheter : la Chine est encore capable de générer 5 % de croissance, même sans les exportations s’il y a une récession mondiale. Et la crise est bien différente de 1997, quand les pays asiatiques étaient bien plus dépendants du marché du crédit global du fait de niveaux de dette extérieure très élevés.
Quels sont vos axes de développement ?
Nous avons fait beaucoup pour nous exposer aux marchés de dettes privées, private equity, infrastructures et immobilier. Nous ne ferons pas d’autre grande acquisition. En revanche, nous continuerons à regarder des petites expertises pour compléter les nôtres, notamment aux Etats-Unis. Nous y avons racheté l’activité ETF Securities spécialisée sur l’or et les métaux, mais nous n’avons pas l’intention de vendre d’ETF en Europe, ni de développer des gestions purement passives : les trackers sur indice actions ont fait mieux que la plupart des gestions actives ces dix dernières années, mais nous ne sommes pas convaincus que cela durera, et la pression concurrentielle, avec des frais déjà souvent proches de 0 %, impose de faire d’importants volumes. Au contraire, des marchés plus difficiles seront plus favorables aux gestions actives comme les nôtres. Le smart beta nous paraît une solution intermédiaire intéressante.
Globalement, ASI a désormais une large gamme de produits de qualité que nous sommes capables de proposer partout dans le monde, avec une distribution de proximité. Nous sommes aujourd’hui le plus grand gestionnaire d’actifs non dépendant d’une banque ou d’une compagnie d’assurances, ce qui peut nous offrir un vrai avantage concurrentiel au moment de proposer nos services à de grands assureurs, fonds de pension ou fonds souverains.
Comment voyez-vous évoluer votre métier ?
Le métier devient toujours plus difficile, avec des stratégies commerciales « agressives », mais il y a de la marge, notamment pour les très grands gestionnaires qui peuvent faire des économies d’échelle malgré d’importants coûts pour se développer dans de nombreux pays, ou pour les petits gestionnaires avec un seul produit (de niche en général) distribué dans un seul pays. C’est beaucoup plus compliqué pour les sociétés de taille intermédiaire, qui ne profitent des avantages ni d’un modèle ni de l’autre. Il ne faut pas raisonner en termes d’actifs, mais de revenus : la gestion active fera son « come-back » dans les marchés plus difficiles.
Propos recueillis par Fabrice Anselmi
Aberdeen Standard Investments, c’est :
2,77 milliards de livres de chiffre d’affaires ;
1,12 milliard de bénéfices avant impôts (au 30 septembre 2017) ;
560 milliards de livres d’encours (au 30 juin 2018) ;
4,3 milliards d’euros pour la succursale dédiée à la distribution en France dirigée par Sandra Craignou (hors investissements immobiliers) :
2,4 milliards en fonds dédiés (de droits français, transférés à Luxembourg en 2017) :
1,6 milliard en fonds Ucits luxembourgeois ;
310 millions en mandats dédiés.
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