Relance ou rigueur dans la zone euro : quels enseignements tirer des choix économiques des années 30 ?
Plus d’une décennie après la crise financière de 2008, la politique monétaire accommodante de la BCE est contestée. Nombreux sont les économistes qui élèvent la voix contre les taux bas et les programmes de rachat d’actifs, mettant en avant le faible impact d’une telle démarche sur la croissance du crédit, les dommages collatéraux qu’elle occasionne – faible rentabilité des banques, développement des entreprises « zombies » et bulle immobilière – et le soutien indu aux Etats européens à la solvabilité fragile, c’est-à-dire tous hormis l’Allemagne et les Pays-Bas selon ces économistes. C’est donc l’éternel débat entre les orthodoxes et les keynésiens qui refait surface, les premiers rappelant les règles élémentaires de saine gestion, les seconds appelant à une relance budgétaire d’envergure soutenue par la politique monétaire.
,
, Le débat faisait déjà rage dans les années 30 durant lesquelles les Etats-Unis et le Royaume-Uni optèrent pour la dévaluation couplée à une forte relance dans le cas de l’Amérique tandis que la France prenait la tête d’un « bloc-or » constitué de pays attachés à l’étalon-or et rappelait son souci de préserver les équilibres budgétaires et la force du Franc. Il n’est donc pas inutile d’opérer un retour sur cette période riche d’enseignements.
,
, En effet au début des années 30 les USA s’orientaient résolument vers le keynésianisme avec le New Deal tandis que les gouvernements français successifs affichaient leur volonté de préserver la force de la monnaie, ce qui d’ailleurs répondait à une demande de l’opinion publique hexagonale. Les dévaluations américaine et britannique de 1933 furent donc à l’origine d’une forte chute des exportations françaises (–50% entre 1929 et 1935) liée à la dégradation de la compétitivité française que les pouvoirs publics entreprirent de restaurer par une politique de déflation.
,
, Dès 1934 le ministère Flandin s’inscrit dans cette logique qui néanmoins ne permettra pas de stabiliser le Franc et en mai 1935 trois hausses de taux sont nécessaires pour éviter la dévaluation de la monnaie. La logique déflationniste sera pourtant amplifiée par le gouvernement Laval de juin 1935. Elle a notamment consisté en une baisse des traitements des fonctionnaires, des dépenses de l’Etat, des prix de l’électricité et du gaz. L’indice des prix à la consommation de 85 en 1933 s’établit à 72 en 1935, soit une baisse de 15.3%. Mais l’indice du PIB, de 93 en 1934, chute à 90 en 1935 (-3.2%). Cette politique de déflation ne permet pas de restaurer le déficit budgétaire car les recettes fiscales s’effondrent plus rapidement que les dépenses et la dette atteint des sommets à 200% du PIB. Le gouvernement est contraint de faire appel à la Banque de France pour financer le déficit public.
,
, Le Front populaire arrive au pouvoir en 1936 toujours avec l’objectif affiché d’éviter la dévaluation. Mais la forte hausse des salaires suite aux accords de Matignon de 1936 provoquent le retour brutal de l’inflation et le gouvernement doit se résoudre à une dévaluation de l’ordre de 30%. Cette dépréciation de la monnaie aura le mérite de faire repartir l’économie dès l’automne 1936 mais elle arrivera trop tard et la France n’aura pas pu profiter de la reprise mondiale des années 1933 – 1936. Une rechute de l’économie mondiale en 1938 amènera une seconde d’évaluation aux alentours de 25% qui relancera la croissance. Seules ces dévaluations auront permis de compenser la faible productivité de l’économie française.
,
, Quels enseignements tirer de cette séquence historique ? En premier lieu, il faut retenir que c’est la dévaluation qui fera repartir l’économie française en 1936 et 1938, davantage que les mesures de relance de l’économie. C’est pourquoi la question de la parité de la monnaie unique demeure essentielle. Le poids des exportations de la zone euro vers le reste du monde est important. De ce point de vue, la politique de la BCE semble percutante car elle maintient l’euro à un niveau satisfaisant pour les exportations. Un abandon de la politique des taux bas et de l’assouplissement monétaire provoquerait une appréciation significative de la devise avec des conséquences importantes sur le niveau des exportations de la zone, son PIB et les bénéfices des multinationales. Cette question de la trop grande force de l’euro en cas d’abandon de la politique actuelle est peu rappelée par les contempteurs de la BCE.
,
, Ensuite il ne faut sans doute pas avoir peur de la relance budgétaire, y compris pour les pays du sud de l’Europe. Les USA en ont usé avec force dans les années 30 tandis qu’il a fallu attendre le Front Populaire en France pour qu’elle soit initiée. La contraction de la dépense publique en France dans les années 1934 – 1936 afin de restaurer la compétitivité française à l’export est une expérience qui n’a pas démontré son efficacité.
,
Les données chiffrées sont tirées de l’ouvrage de Pierre Dockès, Le capitalisme et ses rythmes, quatre siècles en perspectives. Tome 1, Sous le regard des géants, Classiques Garnier.
Plus d'articles du même thème
-
Le marché est partagé sur la prochaine décision de la Fed
La probabilité d’une hausse de taux comme d’un statu quo en septembre est de 50%, alors que le rebond du pétrole a relancé les craintes d’une inflation persistante malgré un marché du travail au ralenti aux Etats-Unis. Les investisseurs scruteront l’inflation de juillet, publiée ce mercredi. -
Les géants de la tech se ruent à nouveau sur les marchés
Après Alphabet sur le marché obligataire, Intel a bouclé une levée de 20 milliards de dollars à Wall Street. Ils ont tous deux profité d’une fenêtre de marché favorable après la correction de juillet. Nvidia a annoncé un accord de 500 milliards avec plusieurs fonds. -
La SCPI Elysées Pierre décote son prix de 17 %
Ce véhicule, géré par HSBC Reim, compte 96% de bureaux dans son portefeuille, très largement situés en Ile-de-France et à Paris.
Sujets d'actualité
ETF à la Une
L&G AM lance le premier ETF UCITS exclusivement dédié aux obligations d’Etat africaines
- Les solutions de gestion transfrontalière séduisent les grandes fortunes
- La capitalisation totale des SCPI recule au 30 juin 2026
- Le gouvernement améliore la prise en compte de la parentalité dans la retraite des femmes
- Le cabinet Prosper Conseil nomme un nouveau directeur général
- Les victimes des incendies bénéficieront de la clémence du fisc
Contenu de nos partenaires
-
Effets en cascadeAgriculture française : le scénario du pire
La France souffrira longtemps cet été cataclysmique pour son agriculture. Les ravages ne vont pas toucher seulement les finances des agriculteurs et la pérennisation de leurs exploitations, mais toute l'économie française, durablement -
RéservesMédecins libéraux : l'inquiétude grandit sur l'avenir de leur retraite complémentaire
Un prochain décret pourrait réduire les ressources de la caisse autonome chargée des retraites complémentaires des praticiens -
Tête dureIran : Mojtaba Khamenei, toujours invisible, renforce la radicalité du régime
Le nouveau Guide suprême a effectué ses premières nominations majeures, donnant une place encore plus centrale aux Gardiens de la révolution