La Chine face au risque d’une vague de protectionnisme en 2026
Après avoir gagné des parts de marché à l’export en 2025, Pékin pourrait voir s’accumuler les vents contraires sur un moteur essentiel à sa croissance, rappelle Julien Marcilly, chef économiste, Global Sovereign Advisory. La question du transbordement prend de l'épaisseur.
Julien Marcilly, chef économiste, Global Sovereign Advisory
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A première vue, les nombreuses mesures protectionnistes américaines ciblant la Chine depuis le début de l’année 2025 ont eu les effets escomptés : les exportations chinoises vers les Etats-Unis ont reculé de 23% entre avril et juillet sur un an. Mais à y regarder de plus près, l’efficacité de cette politique est moins évidente. En effet, les importations américaines en provenance du reste du monde ont nettement progressé dans le même temps, remplaçant les moindres approvisionnements originaires de Pékin. Qui plus est, la Chine a aussi réussi à compenser les effets des moindres ventes aux Etats-Unis en exportant davantage vers plusieurs autres zones économiques. Elle a même fait mieux : sa balance commerciale s’est améliorée de 8 milliards de dollars en août 2025 par rapport à l’année précédente, malgré une dégradation de 13 milliards du solde avec les Etats-Unis.
L’Union européenne fait partie de ces zones. Les exportations chinoises vers l’UE ont progressé de 15% en septembre sur un an. Le rythme actuel de progression des importations européennes en provenance de Chine a déjà été plus élevé par le passé, notamment pendant les années 2000 dites du «choc chinois» consécutif à l’accession de Pékin à l’OMC. Mais cette fois-ci, il s’accompagne d’une baisse presque équivalente des exportations européennes vers la Chine (-10% sur un an). L’Allemagne est sans surprise le pays européen qui contribue le plus à la baisse des ventes vers la Chine (plus de 60% du recul total des exportations de l’UE, soit -13 milliards d’euros sur un an), suivie des Pays-Bas (-3 milliards) de l’Italie (-2 milliards), de l’Irlande et de la France (-1 milliard). Les autres pays exportent relativement peu vers la Chine, mais la plupart d’entre eux sont touchés par la hausse des importations chinoises.
Cette dégradation du solde commercial bilatéral avec la Chine touche de nombreux secteurs européens. Alors que l’UE disposait jusqu’en 2022 d’un excédent commercial avec la Chine de plus de 15 milliards d’euros par an sur les voitures, elle est désormais en déficit de 3,5 milliards. La dégradation est également forte dans les secteurs des produits pharmaceutiques, de l’électronique, des équipements domestiques, du textile-habillement, de la métallurgie et des céréales. Seuls les secteurs européens de l’aéronautique et des machines industrielles voient leur solde progresser.
Dit autrement, la dégradation du solde commercial européen vis-à-vis de la Chine est généralisée et touche de nombreux pays et secteurs. La détérioration de la compétitivité européenne vis-à-vis de la Chine est donc multifactorielle. D’abord, la compétitivité-prix de la zone euro s’est dégradée : l’euro s’est apprécié de 12% par rapport au yuan depuis 2023. Cette hausse atteint même 24% en termes réels, en raison de l’inflation plus faible en Chine qu’en zone euro. Ensuite, comme le souligne le «rapport Draghi» sur la compétitivité, le retard de l’Europe en matière d’innovation est préjudiciable au secteur industriel. La Chine a dépassé l’UE dès 2019 en matière de dépenses de R&D.
Mais l’Europe n’est pas la seule concernée par ce «deuxième choc chinois» : les exportations de la Chine vers l’Afrique ont progressé de 56% sur un an et celles à destination de l’Amérique latine de 15%. Celles vers le reste de l’Asie ont aussi grimpé. Dans ce contexte, la question de la motivation réelle de cette reconfiguration des flux de commerce au départ de la Chine se pose : s’agit-il de stratégies de transbordement (c’est-à-dire l’arrivée de marchandises dans un pays sans mise en libre circulation, suivie d’une réexportation directe vers les Etats-Unis), de relocalisation de production dans ces pays ou simplement d’une stratégie de diversification des débouchés ?
Transbordement
D’abord, l’exemple de l’UE souligne que les gains de compétitivité à la fois prix et hors prix de la Chine lui permettent de trouver plus facilement de nouveaux débouchés. Ensuite, des stratégies de transbordement sont aussi en cause. D’après nos calculs, le nombre de produits identifiés comme transbordés par la Chine vers les Etats-Unis augmente très fortement en 2025. Sans surprise, plusieurs économies asiatiques sont celles bénéficiant de tels «transits». Le nombre de produits transbordés y est à la fois le plus élevé et progresse le plus : Vietnam (+158% de produits transbordés par rapport à 2023), Thaïlande (+103%) et Cambodge (+218%).
Mais quelques pays semblent désormais moins jouer ce rôle de «tampon» entre la Chine et les Etats-Unis. C’est le cas du Mexique, dont le nombre de produits transbordés est en recul, sans doute en partie en raison des mesures protectionnistes prises pour éviter l’afflux de produits chinois. La Malaisie et l’Indonésie envisagent d’ailleurs d’adopter des mesures similaires pour favoriser un accord commercial avec les Etats-Unis.
Dans cette optique, l’exemple récent des véhicules électriques est aussi très parlant : à la suite des barrières tarifaires dressées en 2024 par les Etats-Unis et, dans une moindre mesure, l’UE pour limiter les importations de voitures électriques produites en Chine, les exportations de ces dernières vers les pays émergents avaient fortement augmenté. Il en avait alors résulté des augmentations rapides de droits de douane ciblant Pékin en Turquie, au Vietnam ou encore en Inde.
Le même schéma pourrait donc se répéter : en réponse aux importations accrues en provenance de Chine observées cette année, de nombreux pays pourraient vouloir se protéger davantage en 2026, avec cette fois-ci davantage de produits chinois affectés par de telles mesures.
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