Kevin Warsh ou le danger de la dérégulation

Le prochain président de la Réserve fédérale incarne une certaine rupture, sur le strict terrain de la politique monétaire. Or, sa politique de dérégulation, passée quelque peu au second plan, est tout aussi importante, estime Emmanuel Lafon, responsable de la recherche chez Sesame Financial Group.
Responsable de la recherche chez Sesame Financial Group
Day Five Of The Spring Meetings Of The International Monetary Fund And World Bank
Kevin Warsh, en avril 2025  -  Tierney L. Cross/Bloomberg

Après des mois de spéculations, Donald Trump a finalement jeté son dévolu sur Kevin Warsh pour succéder à Jerome Powell à la tête de la Réserve fédérale, en mai prochain. La nomination de cet ancien gouverneur de la banque centrale (2006-2011) - que le Sénat doit encore valider - comporte naturellement son lot d’anticipations en matière monétaire, qu’il s’agisse de sa propension à couper les taux d’intérêt, de la critique des programmes d’assouplissement quantitatif, ou de la refonte potentielle de l’accord Trésor-Fed (1951).

L’une des inclinations les moins commentées - la diminution de la supervision bancaire et de l’allègement des contraintes réglementaires - mériterait davantage d’attention, au regard des risques charriés.

Vers un allègement de la supervision bancaire ?

Le candidat putatif à la présidence du Conseil des gouverneurs est notamment connu pour ses réserves répétées quant au rôle de la banque centrale en tant qu’autorité de régulation et de supervision bancaire. Dans une tribune publiée en novembre dernier dans le Wall Street Journal, Kevin Warsh estimait ainsi que le cadre actuel serait non seulement antinomique avec le caractère indépendant de la Fed, mais nourrirait également des charges de conformité trop lourdes, désavantageant systématiquement les petites et moyennes banques. Et Kevin Warsh de saluer alors les mesures de déréglementation prises par l’administration ainsi que les efforts de la vice-présidente de la Fed chargée de la supervision, Michelle Bowman.

Intronisée par Donald Trump l’an dernier, Michelle Bowman défend une orientation pro-dérégulation, contrastant avec celle de son prédécesseur, Michael Barr. De fait, celle-ci s’est employée à rendre la supervision de la banque centrale plus transparente et prévoit de réduire les effectifs de la division de contrôle de 30 % d’ici à fin 2026. D’autres initiatives circulent, en particulier la révision des exigences de fonds propres des banques, Michelle Bowman privilégiant une approche davantage axée sur le risque et plus favorable au secteur, plutôt que des hausses générales et uniformes. Les principales propositions incluent l’abaissement du community bank leverage ratio (CBLR) de 9 % à 8 %, ainsi que la révision des règles finales de Bâle 3 (« Basel 3 endgame ») applicables aux grandes banques. Au risque, peut-être, d’éloigner un peu plus le pays des cadres prudentiels internationaux, ce que Kevin Warsh assume pleinement : « la phase finale de Bâle n’est pas la phase finale des Etats-Unis ».

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Warsh vs. Minsky

Or, l’histoire économique américaine rappelle avec constance qu’un assouplissement prolongé de la réglementation financière n’est jamais neutre. Les réglementations passées, souvent mises en place à la suite de crises, ont permis de limiter à la fois la survenance et l’ampleur de ces dernières.

La crise de 1929 n’a-t-elle pas conduit à la mise en place du Glass-Steagall Act ? Cette loi de 1933 instaura une séparation stricte entre les activités des banques de dépôt et celles des banques d’investissement, afin de limiter les pratiques spéculatives et de sécuriser l’épargne des particuliers. Nombreux furent, en effet, les établissements bancaires qui s’étaient engagés avant la crise dans des investissements à moyen ou long terme, notoirement risqués, immobilisant leurs avoirs à longue échéance, au risque de ne plus pouvoir faire face aux demandes de retrait des déposants. Détricoté à la fin des années 1970, puis officiellement abrogé en 1999, la disparition du Glass-Steagall Act est fréquemment mentionnée parmi les facteurs ayant contribué à la crise financière de 2008.

Au fond, tout se passe comme si, inexorablement, la bonne santé de l’économie finissait par effacer le souvenir des crises précédentes et que, ouatés par le confort de la situation, les investisseurs et décideurs publics poussaient à une prise de risque plus large encore.

Formulé par l'économiste américain Hyman Minsky en 1986 (Stabilizing an Unstable Economy1), ce paradoxe de la tranquillité — selon lequel la stabilité financière porte en elle les germes de l’instabilité future — devrait nous alerter aujourd’hui. De nombreux économistes ont apporté des éléments empiriques allant dans le sens de cette intuition, qu’il s’agisse des racines de la bulle Internet en 2001-2002 (C. Borio, P. Lowe2), ou celles de la crise des subprimes en 2007-2008 (A. Blinder3, P. Krugman4, J. Stiglitz5).

Les règles prudentielles de Bâle, que Kevin Warsh souhaite réviser, n’ont-elles pas précisément été mises en place à la suite de la Grande Récession ? En matière de régulation financière, le prochain dirigeant de la Réserve fédérale devra arbitrer prudemment l’opposition entre équilibre du système et contraintes administratives, mais aussi mémoire et amnésie.

1. Hyman P. Minsky (1986), Stabilizing an Unstable Economy: The Lessons for Industry, Finance and Government

2. Claudio E. V. Borio, Philipp William Lowe (13 décembre 2005), Asset prices, financial and monetary stability: exploring the nexus, Banque des règlements internationaux

3. Alan S. Blinder (2013), After the Music Stopped: The Financial Crisis, the Response, and the Work Ahead

4. Paul Krugman (26 octobre 2007), A (Subprime) Catastrophe Foretold, Spiegel

5. Joseph Stiglitz (7-8 décembre 2017), Ten Years After the Financial Crisis, Conférence à l’Université de Columbia

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