Sylvain Broyer, chef économiste EMEA, S&P Global Ratings.
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Mario Andreya / S&&P
Quelle que soit la mesure retenue, les performances du marché du travail européen peuvent laisser perplexe : record historique du nombre d’emplois occupés et à pourvoir, taux de chômage au plus bas depuis un quart de siècle, part globale des inactifs en baisse, y compris celle des moins de 24 ans, hausse du taux d’activité pour les femmes et les seniors, etc... Et la France ne fait pas exception. Loin de là. En matière de taux d’activité, l’Hexagone est en train de refaire un peu du retard qu’il avait accumulé vis-à-vis de ses grands voisins, y compris vis-à-vis de l’Allemagne.
La bonne santé du marché du travail a sans conteste permis à l’économie européenne d’échapper à la récession l’année dernière, malgré la succession des chocs sanitaire, géopolitique et énergétique. Peut-elle se maintenir cette année ? Une réponse à cette question est non seulement importante pour les prévisions de croissance, mais aussi pour celles de politique monétaire. Car si la relation entre l’emploi et l’inflation n’est pas stable dans le temps, parce qu’elle néglige d’autres facteurs dont l'évolution peut avoir un effet distinct sur l’emploi ou sur les prix, il semblerait qu’elle se vérifie à nouveau : le rapport entre l’offre et la demande d’emplois est à son plus haut niveau historique, tout comme l’inflation sous-jacente, et la BCE s’est sans surprise engagée à augmenter encore ses taux.
Le pic d’inflation est proche
La réponse courte à cette question est : oui, la bonne santé du marché du travail européen va perdurer, même si le pic d’embauches est derrière nous, ce qui d’ailleurs laisse penser que les pics de l’inflation et des taux directeurs ne sont plus très loin devant. Le pic d’inflation sous-jacent pourrait être atteint au printemps. Celui des taux directeurs au plus tard à l’été, et autour d’un niveau de 3,50% en ce qui concerne le taux de la facilité de dépôt BCE. La réponse longue est évidemment plus tortueuse, car la bonne santé de l’emploi européen est imputable à un enchevêtrement de facteurs cycliques et structurels. Essayons de faire la part des deux.
Le ralentissement cyclique de l’emploi est là. Le nombre d’emplois vacants plafonne depuis trois trimestres au niveau record de 3,2% de la population active en zone euro. Ce nombre a déjà reculé aux Etats-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne, pas encore en France. Le manque de main d’œuvre est toujours le premier facteur qui limite la production dans les services et la construction, mais ce nœud se desserre depuis trois mois, à en croire l’enquête trimestrielle conduite par la Commission européenne. Les données en temps réel, telles que le nombre de petites annonces postées sur internet et les salaires associés à ces petites annonces, vont dans le sens d’un ralentissement progressif du marché du travail en ce début d’année. Enfin, le PIB par emploi occupé est revenu à son niveau d’avant la pandémie. Ce n’est pas le cas en France, mais la hausse de l’alternance expliquerait en partie ce retard, selon une étude de la Darès.[1]Le PIB par heure travaillée est même 2 points au-dessus de ce niveau en zone euro, et retrouve la trajectoire de croissance qui prévalait au cours de la décennie précédant la pandémie.
L’embellie sur l’emploi connaît également des facteurs structurels, avec la hausse du taux d’activité des seniors en lien avec la tertiarisation de nos économies, le vieillissement et le recul de l’âge de départ à la retraite, qui est une réalité dans nombreux pays européens. La meilleure transition du chômage vers l’emploi pour certaines catégories de travailleurs, dont les femmes, et la baisse de la part des jeunes n’étant ni en apprentissage, ni en formation, ni en emploi, sont deux autres tendances lourdes de cette embellie sur l’emploi. Elles sont largement à mettre au crédit des efforts de flexibilisation du marché du travail entrepris par plusieurs pays européens, dont la France. Voit-on d’autres tendances ? Par exemple celle d’une rétention d’emplois («job hoarding») par les entreprises pour éviter l’écueil d’un manque de main d’œuvre qui se dessine avec le vieillissement, et pallier l’évolution rapide, l’obsolescence -des connaissances technologiques ? Peut-être. Les indicateurs statistiques n’en font toutefois guère évidence, comme les observations précédentes sur la productivité horaire le suggèrent. Si les entreprises faisaient vraiment de la rétention de main d’œuvre, la productivité apparente du travail devrait logiquement baisser, comme on l’a vu pendant les confinements.
Pour finir, on voit que la forte dynamique de l’emploi de l’année dernière participait surtout d’un mouvement de rattrapage post-Covid. Ce mouvement est assez largement achevé. On peut donc penser que la hausse de l’emploi devrait se tasser au premier semestre 2023 et même s’inverser par la suite, pour laisser place à une légère remontée du taux de chômage au deuxième semestre. Cette hausse du chômage devrait néanmoins être contenue, les déterminants structurels de l’emploi restant favorables.
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