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Du yen aux Treasuries : quand les Etats-Unis organisent la défense de leur dette
Durant l’été, la finance mondiale aura été marquée par deux événements majeurs en apparence sans lien : une intervention du Japon pour soutenir le yen et des rachats renforcés de dette fédérale longue par le Trésor américain. Ces deux épisodes racontent pourtant une même histoire : les Etats-Unis (E-U) cherchent à empêcher le marché obligataire de dicter seul le prix de leur dette. Il ne s’agit pas d’un contrôle formel de la courbe des taux. Ce n’est pas non plus une politique de répression financière. Mais c’en est peut-être le prélude.
Premier acte : le yen
Les 30 et 31 juillet, le Japon est intervenu massivement sur le marché des changes pour soutenir sa monnaie (environ 87 milliards de dollars en deux jours). Les E-U ont rejoint le mouvement le 31 juillet. C’était la première intervention bilatérale de soutien au yen depuis 1998. Fait exceptionnel : le Trésor américain, via la Fed de New York, a vendu des euros pour acheter du yen, et non des dollars. Et cela sans consulter les Européens.
La manœuvre est habile. L’opération soutient le yen sans que les Etats-Unis apparaissent directement comme vendeurs du dollar.
Mais le vrai sujet est ailleurs : le Japon est l’un des pivots du financement américain. Ses réserves de change sont massives et majoritairement investies en titres du Trésor américain : le Japon détient plus de 1.000 milliards de dollars de dette fédérale, ce qui en fait le premier détenteur étranger. En défendant le yen en vendant des dollars, le Japon risquait de vendre ses Treasuries.
C’est là que l’intervention américaine prend tout son sens. En apportant leur concours, les E-U ont aidé le Japon à soutenir sa monnaie sans le pousser à liquider davantage de dette fédérale. Les E-U ont soutenu l’intervention sur le yen en facilitant l’accès potentiel de la BoJ au dollar via la FIMA Repo Facility (en échange des Treasuries qu’elle détient). L’intervention sur le yen n’a donc pas été une simple opération de change. Ce fut en réalité une opération de préservation du stock de Treasuries détenu par le Japon.
Deuxième acte : les rachats de Treasuries
Le 19 août, le département du Trésor a annoncé qu’il doublerait (à 4 milliards au moins) la taille de ses opérations de rachat sur les obligations de longue durée (segment 10-30 ans). Le programme doit s’appliquer du 9 septembre au 4 novembre.
L’impact sur le marché a été instantané. Le rendement titre du Trésor à 30 ans a chuté de près de 10 points de base, à 5,19%. Le dollar a baissé face aux grandes devises et l’or a progressé. Les marchés ont interprété le signal comme une intervention contre la hausse désordonnée des taux longs.
Le Trésor évoque un « soutien à la liquidité ». C’est exact, mais incomplet. Le choix des maturités ne doit rien au hasard. Acheter du 10-30 ans, c’est soutenir les prix des obligations longues. Si le Trésor finance simultanément ses besoins en émettant davantage de T-bills, il opère une transformation de maturité : de la dette longue retirée du marché, de la dette courte remise aux investisseurs.
Le parallèle avec l’Operation Twist est évident. En 2011, la Fed avait vendu 400 milliards de dollars de titres courts afin d’acheter un montant équivalent de Treasuries de maturité de 6 à 30 ans. Son objectif était de réduire les taux longs sans élargir son bilan. Le mécanisme actuel est certes différent : il est conduit par le Trésor, non par la Fed, et il passe par la gestion de l’encours de dette, non par le portefeuille de la banque centrale. Mais l’objectif recherché est le même : modifier l’offre relative de titres pour influencer la courbe des taux.
A lire aussi : Scott Bessent se porte au secours des Treasuries
Vers un « Yield Curve Control » ?
Le Trésor met ainsi en place les conditions techniques qui empêchent le marché de contrôler seul la courbe des taux. Les rachats de dette longue ne sont pas seulement un outil de liquidité. C’est une réponse à la fragilité de la demande de titres longs.
Certes, le Trésor ne contrôle pas la courbe des taux. Il n’existe en effet ni taux cible public, ni engagement illimité d’achat. Et les montants restent modestes à l’échelle du marché des Treasuries (environ 32 trillions de dollars). Le Trésor souligne d’ailleurs que les rachats sont remplacés par de nouvelles émissions et qu’ils ne modifient pas sensiblement son besoin net de financement.
Toutefois, le Trésor a montré qu’il était prêt à modifier l’offre, les maturités et la liquidité. La frontière entre gestion de la dette et pilotage des conditions financières devient floue.
Le risque est alors un conflit ouvert avec la Fed. La banque centrale pilote les taux courts. Le Trésor, lui, peut chercher à abaisser les taux longs pour contenir la charge de la dette, stabiliser le crédit hypothécaire et calmer les marchés. Si ce dernier raccourcit le financement de l’Etat pendant que la Fed tente de maintenir des conditions monétaires restrictives, les deux politiques tirent en sens inverse.
L’histoire américaine montre que cette tension ne doit pas être sous-estimée. Pendant la Seconde Guerre mondiale et dans les années qui ont suivi, la Fed avait accepté de financer l’effort de guerre via une véritable « répression financière » : taux des T-bills fixé à 0,375% et plafond de 2,5% sur les obligations longues. Ce contrôle de la courbe a perduré jusqu’à l’accord Treasury-Fed de 1951, qui a restauré l’indépendance monétaire de la Fed.
Comparaison n’est pas raison. Mais le contexte de guerre invoqué par Scott Bessent rend politiquement plus acceptable l’idée de mesures exceptionnelles.
Vers un affaiblissement du dollar ?
Si, en l’absence d’ajustement des finances publiques, le Trésor intervient sur les changes, raccourcit ses émissions et s’emploie à plafonner implicitement le coût de la dette longue, une variable doit absorber l’ajustement. Le dollar semble être la variable d’ajustement la plus en phase avec les souhaits de l’administration Trump. Cela dit, la baisse du dollar n’est pas mécanique car elle dépend de la réaction de la Fed et de l’appétit mondial pour les actifs américains. L’été n’aura peut-être pas marqué le début d’un nouveau régime monétaire. Mais il aura montré que les E-U ne se résigneront plus à laisser la courbe des taux et le dollar évoluer hors de leur contrôle.
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