Daron Acemoglu : «La hype autour de l’IA nous égare»
Professeur d’économie au Massachusetts Institute of Technology, Daron Acemoglu est intervenu le 14 juin au World Investment Forum d’Amundi sur les défis posés par l’essor de l’intelligence artificielle (IA) générative. Titulaire de la médaille John-Bates-Clark, la plus prestigieuse récompense en économie après le Nobel, il a co-signé l’an dernier avec Simon Johnson le livre Power and Progress, qui analyse sur un millénaire les interactions entre innovation technologique et prospérité individuelle. Plus récemment, en mai dernier, Daron Acemoglu a publié un article de recherche dans lequel il évalue les gains liés à l’IA à 0,7 point de productivité dans les dix ans, pour un effet sur le PIB d’environ un point. Des prévisions moins optimistes que celles de Goldman Sachs ou de McKinsey, entre autres. Il s’en explique pour les lecteurs de L’Agefi.
L’Agefi - Pourquoi êtes-vous plus modéré que d’autres sur l’impact macroéconomique de l’IA pour la productivité et la croissance ?
Daron Acemoglu - Si l’IA accroît vraiment le PIB de 1% dans dix ans, ce sera déjà un très bon résultat ! Je crois que toute technologie nouvelle se diffuse lentement. A un horizon de dix ans, nous aurons sans aucun doute de meilleurs modèles d’intelligence artificielle, mais la plupart des entreprises ne pourront les mettre en œuvre que dans des produits ou services qui existent déjà. Par ailleurs, aujourd’hui, si vous êtes un travailleur manuel, ou un travailleur avec un niveau très élevé d’interactions sociales, il n’y a pas grand-chose que l’IA puisse faire pour vous. Au bout du compte, j’estime donc à moins de 5% la part de l’économie où l’on pourrait constater un impact fort de l’IA dans dix ans. A un horizon de 20 ans, ce pourrait être différent.
Ne risquez-vous pas de sous-estimer l’impact d’une telle révolution technologique, comme certains l’ont fait lors de l’apparition d’internet ?
Le risque existe toujours. On pourrait imaginer que d’ici trois à quatre ans, des modèles d’IA puissent créer par eux-mêmes de nouveaux intrants qui s’intègrent immédiatement dans un processus de production, et révolutionnent un secteur comme la santé. Mais cette probabilité me paraît très faible, je dirais même nulle. Prenez l’exemple d’AlphaFold [une IA de Google DeepMind qui prédit la structure de protéines utilisées par des virus comme le Covid, ndlr]. Le programme existe depuis plusieurs années et rien de concret n’en est sorti encore. Peut-être concevrons-nous un jour des traitements plus efficaces grâce à des initiatives comme AlphaFold, mais aux Etats-Unis il faut dix ans pour approuver une nouvelle molécule. Donc, dans ce laps de temps, son impact économique sera nul.
L’IA, telle qu’elle est appliquée aujourd’hui, accroîtra les inégalités entre capital et travail
Pourquoi tenez-vous à tempérer les ardeurs autour de l’IA ?
Parce que la «hype» autour de l’IA nous égare. Elle pousse les entreprises à la mettre en œuvre trop vite, sans réfléchir à la bonne manière de le faire. Et elle encourage le laisser-faire des régulateurs, qui ne veulent pas avoir l’air de brider une révolution censée doper la croissance.
Vous soulignez le risque d’un accroissement des inégalités entre capital et travail. Peut-on y remédier ?
On le peut, mais on ne le fait pas. L’IA, telle qu’elle est appliquée aujourd’hui, accroîtra les inégalités entre capital et travail, parce qu’elle est contrôlée par de très grandes entreprises dont le gros des revenus est issu du capital et dont le coût de la main d’œuvre progresse relativement moins. Il y aura donc une déformation notable en faveur du capital, et un creusement des inégalités entre une élite et le reste de la société.
Va-t-on pour autant remplacer les salariés par des IA ? Le processus sera lent puisque seule une fraction de l’activité économique est concernée à ce stade. Cela nous laisse le temps de nous ajuster, ce qui est très important, car il existe une meilleure voie pour l’IA. Si l’on utilise cet outil d’information pour aider les travailleurs, et non les remplacer, il pourra alors accroître la productivité du travail, les revenus salariaux, l’emploi, et in fine la cohésion sociale.
Comment favoriser une utilisation de l’IA qui profite à l'économie et à la société ?
En ayant un débat public plus éclairé. Entre ceux qui prédisent la fin de l’humanité et les techno-optimistes qui glorifient l’IA, il existe une voie médiane. Nous devons comprendre les risques, les opportunités, et comment un mauvais usage peut avoir d’énormes conséquences. A l’époque, personne n’a saisi la différence entre MySpace et Facebook. Le second avait un mode de fonctionnement plus actif, qui ouvrait la voie à des conséquences sociales très vastes. Ce modèle de réseau social s’est révélé plus profitable que MySpace, mais plus dangereux. L’IA soulève beaucoup de micro-sujets de ce genre, que nous n’explorons pas.
Nos institutions en sont-elles capables ?
Les problèmes que l’IA soulève aujourd’hui s’inscrivent dans la continuité de ce qui s’est passé dans la tech depuis 25 ans, et que l’on ne peut comprendre sans constater l’irresponsabilité des autorités américaines en matière d’antitrust, notamment. Google, Amazon, Facebook, Microsoft, Apple sont devenus les plus grandes entreprises que l’humanité ait jamais connues, en acquérant beaucoup de concurrents, parfois en tuant des technologies alternatives, et les législateurs américains n’ont rien fait. Il s’agit donc d’un échec de la réglementation et d’un échec des institutions, mais cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas utiliser nos institutions existantes pour faire mieux. L’Union européenne n’a pas été parfaite, mais elle a montré comment on peut utiliser le processus démocratique pour mettre en place de bien meilleurs garde-fous réglementaires. Aux Etats-Unis, je dirais, avec un peu d’optimisme, que les législateurs américains sont beaucoup plus conscients des problèmes qu’ils ne l'étaient il y a trois ans.
L’UE ne peut pas être seulement le régulateur, elle doit aussi être l’innovateur
L’Union européenne régule mais n’a aucun leader mondial dans l’IA…
Absolument, et c’est un problème. Je pense que si l’UE a si bien réussi à réglementer, c’est en partie parce qu’elle n’a pas d’entreprise d’IA aussi forte, alors que Google, Amazon ou Facebook sont devenus en 25 ans les plus gros lobbyistes à Washington.
Le combat est donc perdu pour l’Europe ?
L’UE ne peut pas être seulement le régulateur, elle doit aussi être l’innovateur. Ce ne sera pas facile, mais j’y vois une grande opportunité. Le marché européen pourrait essayer de créer un écosystème pour une IA optimale, qui n’est pas obsédée par le contrôle des données, et essaie de vraiment tirer parti de cet aspect que j’ai mentionné : l’IA en tant que système d’information pour aider à la prise de décision. Elle peut avoir l’avantage du deuxième entrant («second-mover advantage») et dépasser le leader, à condition d’avoir le bon écosystème, c’est-à-dire un modèle de financement pour les start-up, une réglementation adéquate, et de soutenir les entreprises.
On nous explique que pour des raisons d’économies d’échelle et de réseaux, Google, OpenAI et Microsoft devraient être les fers de lance de cette technologie, mais nous savons que ce n’est pas vrai. Nous utilisons Google, pas Yahoo ni AltaVista qui étaient pourtant les pionniers, parce que son moteur de recherche a constitué une fantastique innovation. Il peut y avoir demain une meilleure approche de l’IA que celle poussée par OpenAI et Google.
Peut-on établir un parallèle avec la diffusion d’internet il y a 30 ans ?
Jusqu’à un certain point. Internet a été une innovation incroyable, comme l’IA, mais a permis immédiatement de créer de nouveaux produits et services. Et puis il a son côté sombre, puisqu’il a rendu possible la construction de systèmes de manipulation comme les réseaux sociaux. L’IA, comme internet, sera très utile socialement si elle crée de nouveaux services, et si elle évite ces écueils.
A lire aussi: Eléonore Crespo (Pigment): « La France a le deuxième écosystème IA au monde »
Laissons l’IA de côté. Le climat politique actuel, en France et ailleurs, vous fait-il craindre une dérive de nos institutions qui deviendrait un frein à la prospérité, phénomène que vous décriviez dans Why Nations Fail* ?
Au-delà de telle ou telle élection, ce qui m’inquiète le plus est le déclin général des institutions dans le monde industrialisé, et plus encore, le déclin du soutien à la démocratie, aux Etats-Unis, mais aussi en Europe. Les jeunes, en particulier, se montrent plus ouverts à des systèmes extrémistes ou autoritaires. C’est une tendance très inquiétante. C’est en partie dû aux phénomènes de réseaux sociaux, de polarisation, de chambre d’écho, mais aussi à des raisons plus compréhensibles, à savoir que les démocraties n’ont pas tenu leurs promesses. L’Italie n’a pas connu de croissance économique depuis 30 ans. En France, il y a un gros problème de chômage. Aux Etats-Unis, cela fait presque 40 ans que le revenu médian n’augmente pas. Tous ces problèmes auraient pu être évités. Et si la population pense que des réformes, même nécessaires, sont imposées d’en haut par des élites qui ne se soucient pas de leurs problèmes, le soutien à la démocratie se réduira encore.
*Signé par Daron Acemoglu et James Robinson (Harvard), le best-seller, paru 2012, a été traduit en français trois ans plus tard sous le titre : «Prospérité, puissance et pauvreté : Pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres»
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