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Commerce international : le déjà-vu d’une navigation à vue
Depuis le 5 novembre dernier, les interrogations sont nombreuses quant aux mesures protectionnistes qui seront prises par le nouveau président américain et leurs effets sur le commerce international. Donald Trump mettra-t-il sa menace à exécution d’imposer des droits de douane de 60% sur les importations en provenance de Chine ? Et quid de celles de tarifs douaniers de 10% sur l’ensemble des importations américaines et de 100% sur les achats américains aux Brics (Brésil, Russie, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) souhaitant se «dédollariser» ? Est-ce que de tels tarifs douaniers seraient appliqués d’un seul coup ou graduellement ? Certaines de ces menaces pourraient ne pas être mises à exécution, le nouveau président américain déclarant le 23 janvier dernier qu’il «préférerait ne pas imposer des droits de douane supplémentaires à la Chine». Mais dans ce cas, que souhaitera obtenir la nouvelle administration américaine en contrepartie de sa «clémence» ?
En ce début d’année 2025, ces nombreuses questions sans réponse créent des incertitudes supplémentaires pour toutes les parties prenantes du commerce mondial. Cependant, si la mise en œuvre de telles mesures rendrait sans aucun doute l’environnement commercial plus volatil et moins favorable, il convient de rappeler que les entreprises commerçant à l’international ont pris l’habitude de «naviguer à vue» depuis une dizaine d’années, c’est-à-dire d’évoluer dans un environnement changeant et moins prévisible qu’auparavant.
L'éternel retour du protectionnisme
D’abord, la montée du protectionnisme commercial en est évidemment l’une des principales raisons : le nombre de mesures protectionnistes prises chaque année dans le monde a plus que doublé entre 2018 et 2023. Les prémices de cette tendance sont même antérieures au premier passage de Donald Trump à la Maison-Blanche, puisque le nombre de mesures protectionnistes a graduellement augmenté dans le monde depuis la grande crise de 2008-2009. Elle n’émane donc pas seulement des Etats-Unis, ni même de l’Europe ou de la Chine. Le protectionnisme «Sud-Sud» est aussi en forte croissance : le nombre de mesures protectionnistes prises par les Brics entre 2018 et 2023 a lui aussi plus que doublé par rapport à la période 2012-2017.
Ensuite, outre cette montée généralisée du protectionnisme, une réduction des accords de libre-échange, à la fois multilatéraux et bilatéraux, est à souligner. Environ 17 accords commerciaux étaient signés tous les ans dans le monde durant les 20 premières années de l’OMC (entre 1995 et 2015). Cette moyenne annuelle est tombée à 7 entre 2016 et 2024, avec même un seul accord bilatéral entré en vigueur dans le monde en 2023.
Qui plus est, lorsqu’ils sont signés, c’est désormais après une période de négociation beaucoup plus longue qu’auparavant : pour l’Union européenne (UE), celles préalables aux accords signés avec Singapour (2018) et le Vietnam (2019) ont duré respectivement 102 et 84 mois. En moyenne entre 2016 et 2023, six ans sont désormais nécessaires à l’UE pour concrétiser un accord ; c’est deux fois plus qu’entre 1995 et 2005.
A lire aussi : L’évolution des déséquilibres externes mondiaux, reflet des tensions géopolitiques accrues
Accords-cadres moins ambitieux
Si les accords de libre-échange sont désormais délaissés, c’est parfois au profit d’accords-cadres moins contraignants mais aussi moins ambitieux. Ces accords-cadres favorisent des écosystèmes communs, mais accordent moins d’importance à la réduction ou la suppression de droits de douane. Ils ne comportent généralement pas de garanties d’accès aux marchés ni de réductions tarifaires. Ils mettent plutôt l’accent sur la création de chaînes de valeur résilientes, en intégrant des normes sociales et environnementales, des réglementations, des standards techniques, des contrôles d’exportation et des exigences de transparence. Par exemple, la législation européenne sur les matières premières critiques, visant notamment le développement de partenariats stratégiques avec des partenaires fiables, s’inscrit dans cette logique. Mais, en plus d’être relativement peu engageants, les partenariats de ce type restent trop rares : l’UE en a signé avec une poignée de pays seulement.
Plus souvent, les pays optent désormais pour des mesures de libéralisation plus ciblées mais moins pérennes et engageantes sur le long terme. Depuis 2019, les gouvernements ont davantage recours à des mesures de libéralisation commerciale temporaires et de court terme (c’est-à-dire dont la durée ne dépasse pas un an). Ce phénomène est particulièrement notable dans les secteurs des matières premières (céréales, engrais, huiles végétales et pétrole raffiné). Une telle stratégie, utilisée plus fréquemment par les Brics que par les économies matures ces dernières années, a sans doute constitué une réponse pragmatique aux insuffisances d’offre dans ces secteurs ayant résulté notamment de la guerre entre la Russie et l’Ukraine ou encore des tensions au Proche-Orient.
L’exemple éclairant du Brésil
Par exemple, 60% des mesures de libéralisation prises par le Brésil entre 2018 et 2023 ne sont déjà plus en vigueur aujourd’hui. Cette situation résulte de l’augmentation des mesures temporaires visant à réduire les barrières tarifaires à l’importation de produits dont les prix ont augmenté pendant la période d’inflation post-pandémie et en raison de la guerre en Ukraine. En mai 2022, le Brésil avait en effet réduit les tarifs sur plus de 6.000 produits agricoles pour freiner l’inflation. Mais cette mesure a été supprimée dès la fin de l’année 2023. Dit autrement, ces mesures temporaires peuvent être des outils utiles pour répondre aux crises et aux situations imprévues à court terme, même si elles ne permettent pas d’espérer des gains en matière de commerce comparables à ceux résultant d’accords de libre-échange plus engageants à long terme.
Les incertitudes relatives aux possibles futures mesures protectionnistes américaines auront donc bien entendu des effets négatifs sur les échanges internationaux, mais l’ampleur de ces derniers sera tempérée par l’habitude prise par les entreprises et les Etats d’opérer dans un environnement volatile depuis une dizaine d’années.
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