Boom de l’investissement aux Etats-Unis vs ralentissement en Europe : est-ce durable ?
L’arme fiscale choisie par l’administration Biden s’est avérée redoutablement efficace pour stimuler l’investissement privé, estime Didier Borowski, responsable de la recherche sur les politiques macroéconomiques d’Amundi Institute.
Responsable de la recherche sur les politiques macroéconomiques, Amundi Investment Institute
Didier Borowski, Amundi Institute
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Le contraste est saisissant entre l’Europe où s’accumulent les mauvaises nouvelles conjoncturelles et la résilience de l’économie américaine. En zone euro, la croissance sera quasi nulle au second semestre : son principal moteur, l’Allemagne, est déjà en récession. Aux Etats-Unis en revanche, contre toute attente, la croissance accélère depuis le début de l’année, tirée notamment par l’investissement.
Les deux zones ont pourtant connu un resserrement spectaculaire des conditions financières avec la remontée des taux directeurs de leur banque centrale.
Bien sûr, la différence est en lien avec le comportement des ménages. Les cigales américaines ont massivement puisé dans l’épargne accumulée durant la période du Covid quand les Européens, plus touchés par la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine, se sont faits fourmis. Mais l’attitude des ménages ou la sensibilité des économies au prix de l’énergie n’expliquent pas seules ce décalage de conjoncture.
Plus de la moitié de la croissance américaine du premier semestre s’explique par l’investissement privé non résidentiel et par l’investissement public, alors que ces deux composantes ne représentent que 20% du PIB américain. Comment expliquer le boom de l’investissement aux Etats-Unis ? Il semble que la politique budgétaire ait eu un impact plus fort qu’attendu. L’Inflation Reduction Act (IRA), conçu pour mobiliser des capitaux privés vers des objectifs climatiques et de croissance à long terme, a rapidement produit des effets. Ce programme encourage l’innovation par diverses incitations fiscales aux entreprises pour investir dans le développement et le déploiement de technologies énergétiques propres. Depuis, les investissements des entreprises, dépenses de R&D comprises, sont particulièrement nourris.
Des incitations fiscales massives
Le Chips Act s’est ajouté à l’IRA : des subventions en renfort de la compétitivité américaine dans les technologies de rupture (énergies renouvelables, batteries et véhicules électriques et, surtout, semi-conducteurs). Le Chips Act et l’IRA augmentent la demande de développement d’infrastructures et n’en sont qu’aux premiers stades de leur mise en œuvre : les demandes de financement au titre du Chips Act ne se sont ouvertes qu’en mars dernier et Joe Biden a signé l’IRA en août 2022. Dit autrement, l’impact des incitations fiscales (sous forme de crédits d’impôts) serait loin d’être épuisé...
Le boom de l’investissement peut-il alors se poursuivre l’an prochain outre-Atlantique ? C’est peu probable. La plupart des indicateurs avancés sont dans le rouge. La remontée des taux d’intérêt réels va peser sur les entreprises, notamment du côté des PME, très sensibles aux financements bancaires. Quant aux ménages, ils auront épuisé leur «épargne excédentaire» d’ici peu. L’étonnante résilience de l’économie américaine pourrait donc prendre fin rapidement.
En Europe, l’investissement a nettement ralenti cette année. Le plan Next Generation EU (NGEU), qui a précédé de deux ans l’IRA, n’a pas encore produit ses effets. Force est de constater que l’Europe s’est fait distancer précisément là où elle pensait avoir une bonne longueur d’avance.
L’Union européenne dispose d’une enveloppe de 724 milliards d’euros pour financer des investissements publics dans le cadre de la Facilité pour la reprise et la résilience. Mais les Etats membres en ont mobilisé moins du quart (175 milliards : 118 milliards au titre des subventions et 56 milliards au titre des prêts, soit 35% et 15% de l’enveloppe disponible respectivement).
La faible mobilisation des fonds européens s’explique par la centralisation de la procédure, de longs délais administratifs et le manque de compétences pour avaliser les projets. En définitive, l’investissement (FBCF) contribuera très faiblement à la croissance cette année, avec une hausse estimée à 1,7% en zone euro. Et la BCE table sur un repli de 0,4% de la FBCF l’an prochain, compte tenu du durcissement des conditions de crédit.
Certes, il est probable que les décaissements des fonds européens s’accélèrent en 2024 et soutiennent l’investissement. Mais la zone euro ne pourra rattraper son retard sur les Etats-Unis qu’en passant à la vitesse supérieure en termes d’investissements privés. Et là, l’Europe patine. L’Union des marchés de capitaux ne progresse pas. Si bien qu’on peut se demander si les Européens ne doivent pas s’inspirer de la «méthode américaine» en recourant à des crédits d’impôts massifs pour les entreprises.
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