- Crypto
- Tribune
La tokenisation change d’échelle
La tokenisation est en train de passer du stade de concept à celui d’infrastructure financière opérationnelle. Après des années d’expérimentation autour de la blockchain, les institutions financières l’intègrent désormais dans leurs modèles de production, avec le potentiel de transformer l’émission, la gestion et la distribution des actifs financiers.
La tokenisation consiste à représenter des actifs financiers ou actifs réels sur la blockchain ou sous la technologie dite « distributed ledger ». Ces actifs numériques représentent des droits de propriété qui peuvent être transférés, compensés et programmés via des smart contracts. Ce qui rend la tokenisation véritablement déterminante n’est pas seulement la numérisation, mais la programmabilité. La capacité à automatiser les événements du cycle de vie d’une opération, tels que le règlement, les opérations sur titres, les contrôles de conformité ou le reporting, quasi en temps réel, a le potentiel de modifier en profondeur le fonctionnement des marchés.
La tokenisation a atteint un point d’inflexion. Les institutions ne se demandent plus si elle aura un impact, mais comment et à quel moment la déployer à grande échelle.
Une adoption différenciée selon les acteurs
L’adoption n’est pas uniforme. Les dépositaires sont aujourd’hui en avance : selon une étude récente de Broadridge sur l'émergence de la tokenisation, près des deux tiers proposent déjà des services liés à la tokenisation ou prévoient de le faire à court terme. Leur objectif est clair : moderniser les processus de règlement, de conservation et de distribution de fonds.
Les gestionnaires d’actifs avancent également sur cette voie, avec environ 15 % d’entre eux déjà engagés dans des initiatives de tokenisation, notamment via des fonds monétaires, des produits obligataires tokenisés, ou des bons du Trésor, qui associent la stabilité d’actifs peu risqués à des délais de règlement considérablement réduits. Les marchés privés (immobilier, dette privée, infrastructures) suscitent aussi un intérêt croissant, la tokenisation permettant la fractionnalisation, une meilleure liquidité et un accès élargi aux investisseurs, avec des cas concrets comme l’immobilier fractionné ou un accès au capital-investissement avec des montants d’investissement plus faibles.
Les gestionnaires de fortune, en revanche, adoptent une approche plus prudente. Seuls 10 % proposent actuellement des produits tokenisés, même si un nombre croissant envisage d’entrer sur ce marché. Cette retenue s’explique par la complexité opérationnelle, mais aussi par des enjeux stratégiques, notamment liés au risque de désintermédiation, dans la mesure où la tokenisation permet un modèle de distribution plus direct auprès des investisseurs.
Les premiers retours chiffrés confirment cette dynamique. Une étude Broadridge de 2025 sur la tokenisation révèle que parmi les premiers utilisateurs, 57 % citent la réduction des coûts opérationnels comme un bénéfice majeur. Plus de 80 % identifient un potentiel significatif en matière d’engagement client et de simplification des opérations, notamment grâce à des modèles de distribution directe. Toutefois, 73 % des répondants soulignent que l’incertitude réglementaire demeure le principal frein à l’adoption, illustrant l’importance d’un cadre clair pour soutenir cette transformation.
Le rôle déterminant de la réglementation
La clarté réglementaire reste le principal catalyseur d’adoption. Des initiatives comme MiCA dans l’Union européenne, le Digital Asset Market Clarity Act aux États-Unis ou encore les cadres mis en place à Singapour et à Dubaï contribuent à structurer le marché. Ces dispositifs mettent en évidence une réalité essentielle : les entreprises doivent concevoir des produits tokenisés à la fois adaptables et adaptés aux juridictions.
L’harmonisation progressive des règles devrait accélérer l’adoption à grande échelle, en réduisant les incertitudes et en facilitant les investissements dans des infrastructures durables.
A lire aussi : Les grandes banques américaines font le pari des dépôts tokenisés
L’implémentation est la clé de la sécurité
L’impact de la tokenisation sur la cybersécurité dépend essentiellement de la façon dont la solution est implémentée. Mal implémentées, ces solutions peuvent introduire de nouvelles vulnérabilités telles que gestion non sécurisée des clés ou smart contracts présentant des failles. Une architecture bien conçue peut renforcer la cybersécurité, améliorer la traçabilité et réduire les risques opérationnels. 54% des établissements interrogés citent des préoccupations concernant la technologie et la cybersécurité comme étant des risques significatifs.
Les établissements doivent donc privilégier l’interopérabilité entre infrastructures traditionnelles et distributed ledger, tout en investissant dans des standards communs, des protocoles ouverts et l’éducation des investisseurs. Cette phase d’intégration est cruciale pour garantir une adoption cohérente à l’échelle globale.
Un avantage compétitif pour les pionniers
Les premiers acteurs à avoir déployé des solutions en production constatent déjà des bénéfices concrets : amélioration de la transparence, réduction des coûts, efficacité accrue dans la gestion des actifs et accélération du lancement de nouveaux produits. Cette dynamique se reflète dans certaines infrastructures en production, notamment des plateformes tokenisées capables de traiter des volumes très significatifs de transactions quotidiennes.
Plus qu’une évolution technologique, la tokenisation marque une transformation structurelle des marchés financiers. Elle redéfinit les interactions entre émetteurs, intermédiaires et investisseurs. Les institutions qui adopteront une approche stratégique, progressive et coordonnée pourront non seulement gagner en efficacité, mais aussi redéfinir l’accès aux marchés, en les rendant plus ouverts, plus fluides et plus résilients.
Plus d'articles du même thème
-
Les obligations convertibles doivent être gérées activement pour jouer leur rôle d'amortisseur
Le marché des obligations convertibles s’est réinventé en deux ans. Pour les investisseurs multi-actifs, l’opportunité est réelle, à condition que la protection obligataire soit gérée activement. -
Les banques françaises : peut-on imaginer Sisyphe heureux ?
La rechute des valorisations boursières des banques françaises depuis quelques semaines s'explique moins par la trajectoire de leurs revenus, relève Vivien Levy-Garboua, que par le niveau de leurs coûts, sensiblement plus élevés que ceux de leurs rivales. -
L’IA et les stablecoins sont dans le viseur des autorités financières
Le Conseil de stabilité financière a envoyé sa traditionnelle lettre aux ministres des finances et aux banques centrales du G20 en amont de leur réunion du 15 octobre. L’objectif est notamment de les sensibiliser à nouveau sur la vigilance dont les responsables doivent faire preuve face à l’IA et au développement des stablecoins.
ETF à la Une
BlackRock veut ajouter une catégorie de parts ETF à cinq fonds actifs
- Danfoss réussit une émission obligataire malgré la cyberattaque en France
- L’exposition à géométrie variable des banques françaises au risque souverain
- Les banques françaises ne savent pas parler aux femmes
- Eutelsat bondit en Bourse alors que Starlink réduit ses services en Ukraine
- Les marchés monétaires recommencent à inquiéter en zone euro
Contenu de nos partenaires
-
ExpertiseComment le Conseil des prélèvements obligatoires entend éclairer en direct le débat budgétaire
L'organe d'experts considère que la baisse de la surtaxe d'impôt sur les sociétés sur les très grandes entreprises, exceptionnelle, va dans le bon sens. Il défend aussi le coup de rabot sur le régime d'apport-cession, ou la baisse de l'abattement fiscal des retraités -
Fed up !Dette française : le monde perd patience
La France doit réparer d’urgence ses fondations budgétaires avant que les fissures ne s'élargissent et retrouver la confiance qui lui fait défaut, estime la directrice générale du FMI -
Présidentielle 2027 : Glucksmann et Philippe à égalité, derrière Jean-Luc Mélenchon, selon un sondage
Selon un sondage réalisé auprès de 1 390 personnes par Ifop-Fiducial pour LCI et Sud Radio, en cas de candidatures d’Edouard Philippe et de Gabriel Attal, le second tour opposerait Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen