Le tether agite les marchés des stablecoins
Tether Ltd et la plateforme d’échanges Bitfinex (Tether Holdings Ltd) ont été condamnées vendredi à payer 41 millions de dollars pour répondre aux accusations de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC). Le régulateur américain reproche au groupe d’avoir, à plusieurs reprises entre juin 2016 et février 2019, fait des déclarations trompeuses ou fausses sur les réserves censées garantir à hauteur de 1 dollar américain pour 1 jeton tether (USDT), comme c’est courant pour les stablecoins, ces monnaies virtuelles rattachées à des monnaies fiduciaires.
Après deux ans d’enquête, l’ordonnance évoque seulement 27,6% de réserves en monnaies fiduciaires entre 2016 et 2018, le reste étant plutôt détenu en fonds divers pouvant représenter des dollars américains, dont certains étaient détenus par des tiers, ou par Bitfinex qui avait rétrocédé 382 millions de dollars avant un contrôle comptable… Outre les déclarations trompeuses, la CFTC reproche à Bitfinex, pour une autre pénalité de 1,5 million de dollars, des transactions illégales au regard des contrôles dont elles devraient faire l’objet en engageant des clients de détail aux Etats-Unis.
La société a contesté les conclusions de l’agence en argumentant que les garanties sur les tethers n’impliquaient pas forcément d’être toujours en espèces et sur un compte bancaire en son nom puisque les stablecoins ne sont pas régulés. Dans un communiqué spécifique, la commissaire républicaine en charge de la CFTC, Dawn Stump, réaffirme que «des actes répréhensibles ont été commis» faute de précisions sur le pool de collateral et que «l’assurance fournie aux clients d’une couverture à 100%, 100% du temps n’était pas vraie». Elle reconnaît aussi que la CFTC ne régule pas les stablecoins, et qu’elle n’a donc pas un aperçu quotidien des entreprises qui en émettent.
Paradis fiscaux
Le tether a été créé en 2014 comme un stablecoin adossé au dollar, avant de s’échanger sur la plateforme Bitfinex à partir de 2015, puis en «secondaire» sur d’autres plateformes ensuite, ce qui a ajouté au trouble quand celles-ci sont situées dans des pays exotiques. «Techniquement, l’investisseur pour 10 dollars reçoit 10 tethers (indexés au dollar) avec 10 jetons donnant le droit de les échanger sur ces plateformes contre d’autres cryptoactifs, le plus souvent des bitcoins, et donc sans fiscalité dans certaines juridictions», rappelle Franck Guiader, directeur de l’innovation de Gide 255.
En mars 2019, Tether Ltd avait modifié l’adossement de son stablecoin pour inclure des prêts à des entreprises affiliées, officiellement faute de contreparties bancaires reconnues. Avant de faire l’objet en avril 2019 d’une première action en justice de l’Etat de New York contre Bitfinex, maison-mère située aux Iles Vierges. Celle-ci a été obligée de verser 18,5 millions dans le cadre d’un accord trouvé en février 2021 pour avoir puisé dans les réserves de Tether Ltd afin de couvrir une perte de 850 millions de dollars liée à un dépôt qui avait mal tourné auprès d’un opérateur de paiement panaméen (Crypto Capital).
Absence d’audit, rôle présumé dans la manipulation du bitcoin, relation floue avec Bitfinex, domiciliation dans des paradis fiscaux, etc. Le Wall Street Journal a dénoncé un manque de responsabilité de la part de la «banque centrale des cryptos». Et la perte de confiance des investisseurs a parfois pu faire chuter certaines cotations du tether, jusqu’à 0,90 dollar sur certaines plateformes. Sa capitalisation globale était évaluée à 70 milliards de dollars américains fin août, pour une capitalisation du bitcoin alors à plus de 1.000 milliards avec un bitcoin à 50.000 dollars.
Problèmes de transparence
«Dans un monde où les cryptomonnaies représentent une évolution technologique naturelle et où les Etats tardent à lancer leurs monnaies digitales de banque centrale (MDBC), les stablecoins présentent divers atouts : natifs internet, codés, interopérables, règlement-livraison instantané, risque de contrepartie théoriquement nul, etc. Mais l’absence de transparence du tether reste un problème», reconnaît Frédéric Montagnon, fondateur des plateformes LGO et Arianee, qui lui préfère le stablecoin de Circle (USDC), garanti par 1 dollar également. Le statut de conservateur de Circle lui assure une régulation et des audits, donc de la transparence.
L’absence de régulation, synonyme d’opacité sur les actifs garantissant la valeur stable du tether, reste un sujet de préoccupation. La société indique désormais que le jeton est adossé à des actifs sûrs et similaires au dollar, tels que 30 milliards de dollars de créances commerciales (CP) bien notées. Outre le fait que les acteurs des marchés monétaires disent n’avoir jamais vu Tether Ltd comme contrepartie, «cela amène les autorités compétentes à examiner ces garanties afin que les stablecoins soient réglementés en conséquence, qu’il s’agisse d’activités similaires à des fonds monétaires (le président de la Fed, Jerome Powell, s’en est inquiété récemment, ndrl), ou de produits dérivés régulés par la CFTC», poursuit Franck Guiader.
Fitch Ratings a rappelé en juillet que cette situation pourrait créer un risque de contagion, en particulier si ces produits sont combinés avec des effets de levier qui déclenchent des appels de marge en cas de crise. «Alors que tout le monde dénonce des garanties trop faibles, il est aussi possible que Tether Ltd ait investi dès le départ une part du collateral en bitcoins, par exemple 10% ou 20%, et que la hausse de cette cryptomonnaie crée du levier mais aussi de la surcollatéralisation», conclut Frédéric Montagnon, rappelant que ces échanges sur blockchain, donc sans commission, agacent encore la finance institutionalisée. Au-delà des risques de délits associés aux cryptoactifs, leur développement en tant que technologies non régulées et non maîtrisées par les régulateurs demeure un autre problème.
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