L’IA risque de devenir la prochaine dépendance stratégique des entreprises françaises
L’Europe s’apprête à reproduire avec l’intelligence artificielle l’erreur qu’elle a commise avec le numérique, estime Francis Lelong, CEO d’Alegria.group.
Avec l'IA, l'open source constitue selon Francis Lelong, CEO d'Alegria.group un enjeu de compétitivité autant que de souveraineté
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L’Europe a passé vingt ans à dépendre des plateformes américaines pour son cloud, ses logiciels et ses infrastructures numériques. Elle s’apprête à reproduire exactement la même erreur avec l’intelligence artificielle. La différence est que cette fois, la dépendance ne concerne pas seulement les outils informatiques, elle touche directement la productivité, la compétitivité et la capacité d’innovation des entreprises. Alors que l’IA devient progressivement une infrastructure économique aussi essentielle que l'électricité ou Internet, une grande partie des organisations françaises construit ses usages sur des technologies dont elle ne maîtrise ni les coûts, ni les règles, ni l'évolution.
Ce constat est d’autant plus paradoxal que l’intelligence artificielle est présentée comme un levier de performance et d’autonomie. Dans les faits, elle crée souvent l’inverse. Des milliers d’entreprises développent aujourd’hui des processus, des services et parfois même des modèles économiques entiers autour d’outils dont elles ne contrôlent ni les infrastructures ni les conditions d’exploitation.
Comme pour le cloud il y a quinze ans, la question de la dépendance est reléguée au second plan au profit de la rapidité d’adoption. Pourtant, c’est précisément maintenant que se joue l'équilibre économique du marché.
Le véritable coût de l’IA apparaît après son déploiement
Contrairement à une idée largement répandue, le principal défi de l’intelligence artificielle n’est plus son développement. Jamais il n’a été aussi rapide de créer un assistant conversationnel, un moteur de recherche interne ou un outil d’automatisation reposant sur l’IA générative. Les coûts de développement diminuent, les délais se raccourcissent et les barrières techniques tombent les unes après les autres. La capacité à concevoir une application d’IA n’est plus un facteur de différenciation durable.
Demain, presque toutes les entreprises pourront développer les mêmes outils. La véritable ligne de fracture se situera dans la capacité à les faire fonctionner à grande échelle, à maîtriser leurs coûts et à conserver une autonomie technologique dans la durée.
La prochaine bataille de l’IA sera celle des coûts
Chaque document analysé, chaque requête envoyée à un modèle, chaque processus automatisé génère une consommation de ressources facturée en continu. A mesure que les usages se généralisent, les entreprises découvrent une nouvelle réalité : le coût d’un projet d’intelligence artificielle ne se mesure plus uniquement lors de sa conception mais tout au long de sa vie. Cette logique bouleverse les repères traditionnels des directions informatiques. Pendant des décennies, les entreprises ont acheté des infrastructures, les ont amorties et ont bénéficié d’une visibilité relativement stable sur leurs dépenses.
Or, avec l’IA générative, elles basculent vers un modèle où une part croissante de leurs coûts dépend de fournisseurs extérieurs qui définissent seuls leurs tarifs, leurs conditions d’accès et leurs évolutions technologiques. Le risque n’est pas seulement financier. Il réside dans l’impossibilité de maîtriser une ressource qui devient progressivement essentielle à la création de valeur.
L’enjeu de souveraineté de l’open source
Cette situation n’est pourtant pas une fatalité. Pendant longtemps, les modèles les plus performants étaient exclusivement détenus par quelques acteurs privés américains. Cette réalité appartient déjà au passé. L'émergence de modèles open source de très haut niveau et l’arrivée d’acteurs européens crédibles changent profondément l'équation. Pour un nombre croissant d’usages professionnels, les entreprises peuvent désormais déployer leurs propres modèles, héberger leurs données dans des environnements maîtrisés et retrouver une visibilité sur leurs coûts d’exploitation. Elles réduisent leur dépendance à des fournisseurs uniques tout en conservant la flexibilité nécessaire pour faire évoluer leurs outils.
L’enjeu n’est pas d’opposer systématiquement les solutions américaines aux alternatives ouvertes. Les premières continueront de jouer un rôle majeur dans l’innovation mondiale. L’enjeu est de préserver une capacité de choix. Car derrière le débat technologique se cache une question beaucoup plus stratégique : qui contrôlera demain les infrastructures qui alimenteront l'économie de l’intelligence artificielle ? Les entreprises qui répondront à cette question dès aujourd’hui disposeront d’un avantage compétitif durable. Les autres risquent de découvrir trop tard que la facture la plus importante de l’IA n’est pas celle des licences ou des abonnements mais celle de la dépendance.
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