La reprise d’Orchestra par son dirigeant crée l’émoi
Des considérations relatives à la morale des affaires se sont légitimement posées». Le tribunal de commerce de Montpellier le reconnait lui-même dans son jugement rendu vendredi : la reprise à la barre du groupe de vêtements pour enfants Orchestra-Prémaman par son PDG-actionnaire crée un certain émoi dans le monde des affaires. Comment le dirigeant ayant conduit une entreprise en redressement judiciaire, avec un passif de 400 millions d’euros, dont 250 millions de dette financière, peut-il reprendre l’entreprise, en bénéficiant d’un apurement du passif, alors qu’une offre de reprise concurrente, déposée par le groupe saoudien Al-Othaim, était disponible ?
La loi apporte un début de réponse. Si l’article 642-3 du code de commerce interdit à un débiteur de déposer une offre de reprise sur sa société, il l’autorise à titre exceptionnel et par un jugement spécialement motivé. Avec la crise du Covid-19, la loi a même été assouplie. L’article 7 de l’ordonnance du 20 mai 2020 prise pour parer en urgence aux difficultés des entreprises reconnait «que les dirigeants de la personne morale en liquidation judiciaire soient en mesure de préserver les emplois en reprenant l’entreprise dans le cadre d’un plan de cession».
Mais dans ce cas, ajoute l’ordonnance, «le tribunal et le ministère public veilleront à ce que le plan de cession ne soit pas seulement l’occasion, pour le débiteur, d’effacer ses dettes et de réduire ses effectifs en présentant lui-même, ou par personne interposée, une offre de reprise. C’est pourquoi il est prévu que l’audience statuant sur une telle offre se tienne en présence du ministère public et précisé, pour cette disposition dérogatoire et temporaire».
«Cela peut choquer...»
Dans le cas d’Orchestra, NewOrch, la société constituée par Pierre Mestre, le PDG et actionnaire majoritaire sortant de la société de vêtements pour enfants, a donc demandé et obtenu cette autorisation du tribunal. Pierre Mestre n’est pas l’unique actionnaire de cette société. Il ne détient que 38% du capital, le solde étant entre les mains de son associé historique et surtout des fournisseurs (40%), «ce qui apporte une certaine sécurité au niveau des approvisionnements», note le tribunal. Autre élément qui a joué en faveur de l’ancien PDG, son offre proposait de reprendre plus d’emplois directs et indirects : 3.769 contre 3.485 pour Al-Othaim. Enfin, «s’il reconnait des erreurs au cours des dernières années», Pierre Mestre «est bien à l’origine du groupe, de sa croissance et de son développement» et «s’est montré combatif et résolument préparé à repartir sur des bases nouvelles», appuient les juges. Avant la mise en redressement judiciaire, Pierre Mestre avait travaillé à un plan de continuation mais celui-ci a échoué à la suite du faux bond d’un établissement spécialisé dans le financement des stocks.
«Cela peut choquer, mais c’est de la real economy», souffle un spécialiste français des entreprises en difficultés. «La possibilité offerte par l’article 7 de l’ordonnance est très importante alors qu’il faut s’attendre à de nombreux dépôts de bilan dans les prochains mois», estime Jean-Dominique Daudier de Cassini, associé chez Weil, qui a conseillé Orchestra dans cette procédure. Selon cet avocat, «il est à craindre que le nombre de repreneurs potentiels ne soit pas suffisant. Pour maintenir en vie les entreprises, il faudra favoriser l'émergence d’offres de reprise dites internes, déposées par des salariés, des managers ou des actionnaires. Mieux vaut cette transparence que des offres de reprise présentées par des sociétés écran.»
Appel de l’avocat du CSE
«Même si c’est permis par la loi, c’est contre-intuitif pour les créanciers et il va falloir se montrer attentif dans les prochains mois», lance un autre avocat spécialiste du restructuring qui rappelle que les reprises de sociétés par leur débiteur sont rares dans les dossiers de taille importante. L’un des plus récents est celui des meubles Parisot, repris fin 2019 par leur société mère. Mais il s’agissait à l’époque du seul candidat à la reprise de la société.
Dans le cas d’Orchestra, le tribunal avait le choix. Ce qui provoque la colère de Ralph Blindaeur. L’avocat du comité social et économique (CSE) d’Orchestra, qui soutenait l’offre d’Al-Othaim, estime que l’article 7 de l’ordonnance a été totalement dévoyé. «Le tribunal n’avait pas qu’une seule offre à sa disposition» et «celle d’Al-Othaim proposait de reprendre 1.199 emplois en France contre 1.110 pour NewOrch», insiste l’avocat. «Et ce n’est pas tout de dire que celle de NewOrch est mieux disante : encore faut-il qu’elle puisse se faire», gronde-t-il. Sur les 15 millions d’euros de capital que NewOrch s’est engagé à apporter, il manquerait encore quelques millions au compteur.
Ralph Blindauer ne veut pas en rester là. Il a prévu de faire appel du jugement au nom du CSE avec demande de sursis à exécution.
Plus d'articles du même thème
-
Les créanciers d’Altice International contre-attaquent
Plusieurs porteurs d’obligations du groupe de Patrick Drahi lui ont envoyé une notification de défaut après qu’il a mis des actifs en dehors de leur portée. -
Les banques françaises ont le sort de Casino entre leurs mains
Le distributeur a choisi la proposition de restructuration de son premier actionnaire, Daniel Kretinsky, mais il réclame un geste de ses banquiers pour pouvoir la mettre en œuvre. Verdict le 20 juillet. -
Casino privilégie le plan de Daniel Kretinsky à celui de ses créanciers
Le distributeur affiche sa préférence pour le plan de restructuration présenté par son premier actionnaire. Il souhaite toutefois l’améliorer légèrement pour les créanciers et a besoin du soutien des banques.
ETF à la Une
GMO met au point un ETF dédié aux infrastructures face à la forte croissance du secteur de l'électricité
- Les créanciers d’Altice International contre-attaquent
- L'Inspection générale des affaires sociales dénonce le statut des contrats collectifs en santé
- Axa sort du capital d’Ardian au profit des Assurances du Crédit Mutuel et de Wafra
- BlackRock dépasse les 15.000 milliards de dollars d’encours sous gestion
- Les banques françaises ont le sort de Casino entre leurs mains
Contenu de nos partenaires
-
Qu'est-ce que Kimi K3, la nouvelle IA chinoise qui rivalise avec les modèles de pointe américains ?
Kimi K3, la nouvelle IA de la start-up chinoise Moonshot AI, impressionne par ses capacités : elles sont proches des IA américaines les plus avancées, comme Fable 5 et GPT-5.6 Sol -
Les fumées des feux de forêt qui ravagent le Canada menacent la finale du Mondial
Les incendies, principalement situés en Ontario, provoquent une pollution de l’air aux particules fines dans le nord-est des Etats-Unis. Suscitant l’inquiétude concernant la finale entre l’Argentine et l’Espagne, qui doit être jouée, dimanche 19 juillet, dans le New Jersey, au MetLife Stadium -
Ukraine : nouvel appel à manifester à Kiev pour soutenir l'ex-ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov
A Kiev, notamment, des manifestations ont eu lieu pour demander le retour de Mykhaïlo Fedorov à la tête du ministère de la Défense et le renvoi du commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrsky