Et si la flambée de l’énergie provoquait l’exode de l’investissement industriel hors d’Europe
L’analyse de Sylvain Broyer, chef économiste Emea, S&P Global Ratings. Co-écrit avec Paul Watters, responsable de la recherche crédit Emea.
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Sylvain Broyer
Sylvain Broyer, chef économiste Emea, S&P Global Ratings.
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Pour l’Europe, la flambée des cours du gaz et du pétrole se traduit par une perte de compétitivité-coût de près de 4 points de PIB vis-à-vis des Etats-Unis, un peu moins vis-à-vis de la Chine. Si les marchés de l’énergie tardent à se rééquilibrer et que cet écart de compétitivité-coût persiste, les économies européennes ne risquent-elles pas un exode de leurs investissements industriels ?
Cet exode verrait notamment les activités à forte intensité énergétique, comme la chimie ou la métallurgie, finir de s’en aller vers les Etats-Unis, ou la Chine comme certains géants allemands du secteur l’ont déjà indiqué. Notons que cette question de compétitivité-coût se pose au moment où les Etats-Unis proposent un « Inflation Reduction Act » qui fait écho à l’initiative « RePowerEU » de la Commission européenne.
Toutes les économies européennes sont pas exposées uniformément à ce choc. Les économies du nord et les grandes économies comme la France ou le Royaume-Uni, qui sont largement des économies de services, semblent l’être moins que les petites économies à l’est du bloc européen. Des pays tels que la Bulgarie ou la Pologne ont non seulement une forte intensité énergétique, mais leur mix énergétique fait la part belle aux énergies fossiles. L’Allemagne est dans une position intermédiaire.
On voit à quel point les coûts élevés de l’énergie divisent déjà l’industrie européenne. La production manufacturière est à un point haut historique, portée par un fort rebond de l’activité dans les secteurs de l’automobile et de la pharmacie. Ces secteurs s’attachent à satisfaire les nombreuses commandes en attente d’exécution, alors que les goulots d’étranglement sur les chaînes de production se desserrent – seulement 10 % du fret maritime est immobilisé en mer, contre 14 % il y a un an. En même temps, la production dans les secteurs à forte intensité énergétique, tels que la chimie, la métallurgie, la raffinerie de produits pétroliers et la fabrication de produits à base de papier, a chuté de plus de 4 % au troisième trimestre en raison de la flambée des prix du gaz. Ensemble, les secteurs à forte intensité énergétique représentent près de 80 % de la consommation de gaz dans l’industrie, mais seulement 20 % de la valeur ajoutée industrielle.
Les marchés européens du gaz et de l’électricité devraient rester tendus pendant au moins deux à trois ans. Les coûts de la réglementation pourraient exacerber la situation si, par exemple, le mécanisme proposé d’ajustement à la frontière pour le carbone ne s’attaquait pas de manière adéquate aux fuites de carbone, en particulier lorsque l’attribution gratuite de permis d’émission cessera progressivement après 2026.
Des points favorables
Cela dit, la compétitivité-coût n’est pas seulement une question d’énergie. Le cours de la devise et les coûts de la main-d’œuvre ont également une incidence. Les économies européennes étant orientées vers l’exportation, la force du dollar américain par rapport aux monnaies européennes pourrait compenser une partie de la perte de compétitivité des coûts du continent. Une dépréciation de la devise cause d’abord un déficit commercial, par renchérissement des importations, qui se comble par la suite lorsque le coût des exportations baisse. En outre, les coûts de la main-d’œuvre ont augmenté plus lentement dans le secteur manufacturier européen qu’aux Etats-Unis au cours de la dernière décennie. Les millions de réfugiés d’Ukraine et de la région en conflit pourraient contribuer à contenir les pressions salariales dans un contexte de tensions sur les marchés du travail européens et de vieillissement de la population active.
Le temps est un aspect important de la compétitivité aux exportations. Le choc négatif de la hausse des prix de l’énergie est immédiat, tandis que les effets positifs d’une main-d’œuvre moins chère et d’une monnaie plus faible n’apparaîtront que plus tard. Les termes de l’échange de certaines économies européennes pourraient mettre du temps à se rétablir, et un exode industriel, une fois engagé, pourrait être difficile à inverser.
De plus, la démondialisation et le ralentissement de la croissance mondiale pourraient rogner les avantages concurrentiels liés à la dépréciation des devises et à la main-d’œuvre bon marché. La géopolitique actuelle n’est pas propice à l’ouverture. Qui plus est, le ralentissement économique aux Etats-Unis et en Chine, les deux principaux partenaires commerciaux de l’Europe, n’aide pas le Vieux Continent à tirer des avantages significatifs de la dépréciation de sa monnaie en matière d’exportation.
Il va être ardu pour l’industrie européenne de composer avec une énergie durablement plus chère. Mais le tissu industriel européen a d’autres atouts. La monnaie et la main-d’œuvre en sont certainement deux importants. L’efficacité des investissements publics destinés à accélérer la transition verte et numérique (le plan NExtGEn EU) et ceux visant à accélérer la transition énergétique (le plan RePowerEU) prennent une importance capitale.
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