Union des marchés, la balle est dans le camp des politiques
Si l’Union des marchés de capitaux mesurait son succès au nombre de rapports d’experts qu’elle suscite, les Bourses de Paris et Francfort toiseraient depuis longtemps Wall Street. Enrico Letta, à l’échelle européenne, et le groupe présidé par Christian Noyer, en France, ont livré tour à tour, à quelques jours d’écart, leurs remèdes pour guérir le Vieux Continent d’une maladie bien connue : une épargne abondante, mais qui n’irrigue pas suffisamment l’économie et les entreprises. Puisant aux mêmes sources, les professionnels de la finance, et partageant le même diagnostic, les ordonnances de l’ex-président du Conseil italien et de l’ancien gouverneur de la Banque de France convergent. Encore faut-il que le rêve des techniciens ne se fracasse pas sur la réalité du fait politique européen.
Le rapport Noyer, remis ce 25 avril à Bercy, s’articule autour de quatre grandes mesures : relancer la titrisation, créer un vrai superviseur unique des marchés, mettre fin à la fragmentation des infrastructures de règlement-livraison des titres, et développer un produit d’épargne européen de long terme.
La première réforme semble la plus rapide à mettre en œuvre par la future Commission à Bruxelles, du moins sous forme d’assouplissements réglementaires au bénéfice des banques et des assureurs. Elle permettrait de libérer des capacités de prêt dans les bilans bancaires. L’étape suivante, la création d’une agence européenne de refinancement hypothécaire, comparable à Fannie Mae et Freddie Mac aux Etats-Unis, sera bien plus difficile à atteindre, puisqu’elle suppose un consensus politique sur l’apport d’une garantie publique.
Les Vingt-Sept devront aussi faire taire la tentation souverainiste s’ils veulent transformer l’Esma, gendarme européen des marchés, en équivalent de la puissante Securities and Exchange Commission américaine. Les autorités de supervision nationales restent jalouses de leur pouvoir. On sait ce qu’il en a coûté de bâtir la supervision bancaire unique, dans le cadre d’une Union bancaire par ailleurs inachevée. Du moins la crise de la zone euro, en 2011-2012, avait-elle obligé les décideurs à mettre en œuvre cet indispensable chantier. Ce sentiment d’urgence n’est plus partagé aujourd’hui, notamment dans les pays où le poids de l’industrie financière est faible.
Quant à l’idée d’un produit d’épargne européen de long terme, elle illustre, plus que tout autre, les contradictions de l’UE comme des Etats membres. Les précédentes tentatives ont lamentablement échoué, tant les régimes fiscaux nationaux modèlent les préférences des épargnants. La France, qui pousse à la relance de l’Union des marchés, constitue sur ce point un cas d’école. Le gouvernement peut en même temps critiquer le poids des dépôts au bilan des banques et nourrir leur croissance en parrainant les livrets réglementés ; déplorer la faiblesse de l’investissement en actions, mais financer ses déficits grâce à l’assurance-vie et diaboliser les fonds de pension.
Les rapports Letta et Noyer méritent mieux que d’aller garnir, comme leurs prédécesseurs, l’armoire des occasions manquées. Il ne tient qu’aux Etats, au-delà des discours ronflants, de les concrétiser, pour éviter à l’économie européenne un décrochage irréversible.
A lire aussi : Stéphane Giordano : «L’Union des marchés de capitaux doit avancer dans une logique de compétitivité»
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