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Une épargne surprenante
Les changements dans le comportement d'épargne des ménages au cours de la période qui a suivi la pandémie ont souvent surpris les prévisionnistes. Qu’il s’agisse de la récente hausse du taux d’épargne dans la zone euro, de son niveau obstinément élevé en Chine ou de la possibilité de baisse désormais limitée aux Etats-Unis, l’évolution des comportements d’épargne sera essentielle pour façonner les perspectives économiques et l'évolution des équilibres mondiaux.
Pour la zone euro, de nombreuses prévisions économiques font l’hypothèse qu’une baisse du taux d'épargne des ménages permettra une hausse de la consommation privée. Si l’on se penche sur les projections de la BCE de septembre, on observe une trajectoire de 15,0% en 2024, 14,8% en 2025, 14,5% en 2026 et 14,0% en 2027, ce qui implique une hausse de la consommation privée provenant du canal de l'épargne de 0,2 pp, 0,3 pp et 0,5 pp, respectivement en 2025, 2026 et 2027. Toutefois, comme l’a noté la présidente Lagarde lors de la conférence de presse qui a suivi le Conseil des gouverneurs du 30 octobre, les ménages de la zone euro continuent d'épargner une part inhabituellement importante de leurs revenus. Les données récemment publiées par Eurostat montrent en effet un taux d'épargne moyen des ménages de 15,3% au cours du premier semestre 2025, ce qui laisse présager une révision à la hausse des projections du taux d’épargne de la BCE.
L’interrogation sur le taux d’'épargne dans la zone euro n’est pas nouvelle, son niveau ayant largement dépassé ces dernières années la moyenne de la décennie pré-pandémique de 12,5%. Plusieurs facteurs ont été avancés pour expliquer cette situation, notamment les efforts déployés pour reconstituer les patrimoines après la poussée inflationniste, l’attrait de la hausse des taux d’intérêt, la progression des revenus ainsi que la composition des revenus des ménages, avec une proportion accrue de revenus non salariaux qui sont davantage épargnés. Le moral des consommateurs pèse en partie bien sûr. L’analyse de la BCE montre cependant que la part inexpliquée de la hausse du taux d'épargne a augmenté au cours de l’année 2025.
On peut par ailleurs trouver quelques indices dans la répartition géographique. Il y a une forte augmentation en France, ce qui, compte tenu de l’incertitude politique accrue et de la question majeure des retraites, de la fiscalité et des prestations sociales futures, n’est pas surprenant. C’est aussi un avertissement : des incertitudes persistantes entraîneraient probablement de nouvelles déceptions sur les perspectives de croissance française. De l’autre côté du Rhin, la situation est différente, les derniers trimestres affichant la baisse attendue du taux d’épargne. Désormais proche de sa moyenne d’avant la pandémie, il est moins probable que la consommation des ménages allemands augmente à partir de cette source.
A lire aussi: L’Union européenne réduit ses objectifs climatiques pour protéger sa compétitivité
Un tiers des revenus épargné en Chine
Si les ménages européens ont la réputation d'épargner, ce n’est rien comparé à la Chine, où les ménages épargnent un peu plus d’un tiers de leurs revenus, et ce malgré les mesures de soutien gouvernemental prises ces dernières années. Cependant, les raisons du niveau élevé d'épargne diffèrent de celles de la zone euro, l'épargne de précaution et l’accès au logement constituant les principaux moteurs de l’épargne en Chine. Contrairement à l’Europe, où les filets de sécurité sociale réduisent la nécessité de s’auto-assurer, les ménages chinois doivent épargner pour s’assurer une couverture adéquate en termes de santé, d’éducation, de retraite et de chômage. Le déblocage de l'épargne des ménages en Chine nécessiterait des réformes profondes qui ne sont actuellement que partiellement incluses dans les plans des autorités.
Aux Etats-Unis, l’épargne des ménages est rapidement revenue au niveau antérieur à la pandémie, ce qui a donné un coup de pouce bienvenu à la consommation. Ce taux d'épargne est relativement faible, il s'élevait à 4,6% en août. Aussi, la marge de manœuvre des ménages reste limitée dans l'éventualité d’une évolution économique défavorable, en cas de détérioration du marché du travail et/ou d’ajustement brutal des prix des actifs. Bien que les ménages puissent individuellement essayer d’augmenter leur épargne de précaution, c’est plus difficile collectivement en période de ralentissement lorsque les revenus diminuent. Par ailleurs, l’absorption du très important déficit extérieur des États-Unis nécessiterait un ajustement à la hausse des soldes d'épargne nationale. Cela peut provenir des ménages, des entreprises ou du secteur public. Avec le peu d’appétit actuel pour un resserrement budgétaire et des politiques poussant les entreprises à investir, un ajustement brutal de la balance courante américaine nécessiterait un taux d'épargne des ménages beaucoup plus élevé.
Il convient également de souligner que le changement climatique pourrait devenir un facteur d’épargne de précaution au niveau mondial. Les événements météorologiques extrêmes, plus fréquents et plus graves, pourraient éroder la capacité de couverture des assurances traditionnelles alors que les budgets publics sont déjà mis à rude épreuve.
L’ironie de la période actuelle est que, au sein des grandes économies, une surprise pourrait venir du comportement des épargnants français. À 18,9% au deuxième trimestre 2025, le taux d'épargne des ménages est près de 3,5 pp au-dessus de la moyenne de la décennie prépandémique. Pour libérer ce potentiel de consommation, il faut cependant des perspectives financières crédibles qui semblent difficiles à assurer avec un manque de visibilité sur le régime des retraites et un processus budgétaire très politisé. L’essentiel serait néanmoins d’endiguer une augmentation supplémentaire du taux d'épargne des ménages, qui serait un risque en cas de nouvelle détérioration de la situation.
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