Un dollar faible n’est pas sans danger
Le dollar-yen à 104, le dollar-yuan à 6,53, l’euro-dollar à 1,21 ou encore l’indice DXY à 90,6... cela pourrait finir par inquiéter les économistes et les marchés. L’affaiblissement actuel du dollar a diverses explications possibles. «Après des années 2018-2019 où la politique de Donald Trump (baisse des impôts, hausse des barrières douanières) a eu pour effet d’attirer des capitaux aux Etats-Unis, on peut imaginer que la perspective puis le changement d’administration avec l’élection de Joe Biden pourrait stabiliser (a minima) ou inverser le mouvement, rappelle Didier Saint-Georges, membre du comité d’investissement de Carmignac. Par ailleurs, il faut tenir compte de la crise du Covid-19 : avec un plan de soutien budgétaire hors normes, le creusement du déficit public à 16% du PIB - alors qu’on s’inquiétait déjà à 5% du PIB - et la politique de création monétaire inédite de la Fed vont finir par poser la question de la valeur intrinsèque du dollar.» En relatif, par rapport aux autres monnaies notamment.
L’euro pourrait se renforcer encore, «avec un effet positif pour des pays comme l’Italie qui exportent surtout dans le bloc, au détriment de l’Allemagne et de la France qui exportent surtout en dehors», estime John Plassard, spécialiste en investissement chez Mirabaud. Et le yuan s’apprécier encore plus, «car la Chine, dont l’économie repart, n’a pas eu recours au même niveau de création monétaire», poursuit Didier Saint-Georges.
Pour lui, les injections massives de liquidités en dollar ont rempli leur rôle de «lubrifiant» de l’économie en 2020, au bénéfice de la croissance mondiale : «Mais au-delà d’un certain niveau, et surtout si le mouvement est trop rapide pour que les entreprises puissent s’adapter, une baisse du dollar peut remettre en cause la compétitivité de certaines régions ou économies comme en zone euro». «Sachant que l’économie américaine dépend beaucoup moins des exportations (12% du PIB) que les économies japonaise, coréenne ou allemande (près de 50%), mais aussi que l’effet positif sur la compétitivité américaine n’est que temporaire, et pas un changement structurel, complète John Plassard. Les économistes anticipaient depuis longtemps pour des raisons fondamentales la baisse du dollar face à l’euro alors que les marchés voyaient un retour à la parité début 2020. Si cela favorise généralement certains secteurs cycliques/values et small caps, ce n’est pas sans danger pour d’autres comme le luxe et surtout l’aéronautique.»
Une vraie rupture ?
«On peut considérer cette baisse du dollar comme une remise en cause structurelle de la confiance dans la première économie mondiale et sa devise, notamment au regard de la crise politique, institutionnelle et sociale actuelle», estime Wilfrid Galand, stratégiste de Montpensier Finance, à propos d’un président qui arrive à faire croire à un tiers de la population que les élections sont truquées : «Cela peut remettre en cause la capacité des marchés à acheter les émissions d’US Treasuries, qui doivent atteindre 4.500 milliards en 2021 (après 3.400 milliards en 2020), alors que la Fed réduira ses injections de liquidités à 3.300 milliards (après 8.000 en 2020).»
Rôle de l’inflation
Un deuxième effet possible se trouve sur l’inflation. Mécaniquement, que ce soit par un effet d’offre ou de demande, les prix des matières premières libellées en dollar (pétrole, métaux précieux, métaux industriels, autres matériaux...) augmentent quand le billet vert diminue (toutes choses égales par ailleurs), ce qui peut amortir l’effet pour les devises des pays concernés quand elles sont indexées sur le dollar, mais aussi un effet à la hausse sur l’inflation (selon sa mesure) de pays importateurs comme les Etats-Unis. «La banque centrale l’a un peu anticipé en modifiant sa stratégie monétaire dans le but de laisser filer l’inflation au bénéfice de l’emploi depuis fin août. Mais sa prochaine communication va être compliquée car elle sait que l’effet de ses mesures prend toujours du temps, environ six mois, et qu’avec cette crise et les vaccins, la situation peut avoir changé d’ici là», rappelle John Plassard. «Les interventions de la Réserve fédérale ont beaucoup joué sur les anticipations d’inflation, dont les swaps 5y5y sont passés de 1,50% en mai à 2,3% désormais, poursuit Wilfrid Galand. Cela peut paraître abstrait, mais c’est très concret, au-delà des doctrines, si le pouvoir d’achat des ménages américains chute trop soudainement, sachant que d’autres motifs, notamment réglementaires et écologiques, peuvent augmenter les prix à l’avenir.» Entre une opération «twist» pour absorber la hausse des taux longs et une volonté de normaliser et repentifier la courbe, «la Fed va jouer un numéro d’équilibriste compliqué», résume Didier Saint-Georges.
Enfin, la baisse du dollar peut – comme la hausse des dettes publiques – poser la question de la valeur de la devise dans l’absolu. «Jusqu’alors, le bitcoin suivait plutôt le dollar, alors que les deux courbes se sont inversées dernièrement. J’espère que que ce n’est pas un signe avancé d’un retour à la divergence, après une année de convergence, sur la question des dettes publiques notamment», analyse Wilfrid Galand. «Si les agents économiques perdent confiance dans la monnaie centrale, ils peuvent se rabattre sur des actifs réels comme l’or ou des monnaies alternatives», conclut Didier Saint-Georges, en essayant de ne pas tirer un trait définitif sur le «système monétaire» des dernières décennies.
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