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«Résiste, prouve que tu existes !»
La réaction asymétrique des marchés actions à la victoire de Donald Trump des deux côtés de l’Atlantique reflète la conviction que l’Europe est une victime de choix du nouveau cours politique américain. La menace directe de droits de douane sur les produits européens n’est probablement pas la plus problématique. Une bonne partie de ce surcoût peut être absorbée par une dépréciation de l’euro, logique si les banques centrales suivent leur fonction de réaction naturelle (moins de baisses de taux aux Etats-Unis, davantage en Europe), d’autant plus si ce surcoût est uniforme pour tous les exportateurs : les Européens n’auraient à se préoccuper que de la meilleure compétitivité d’éventuels concurrents américains.
Mais la montée de ces nouvelles barrières tarifaires américaines peut inciter davantage d’entreprises européennes à délocaliser leur production. La promesse d’une dérégulation supplémentaire des marchés américains et celle d’une baisse du taux de l’impôt sur les sociétés, couplée au maintien d’un avantage massif en termes de coût de l’énergie, ne peut que les pousser dans cette voie. La menace de droits de douane massifs sur la Chine est une autre source de risque pour l’Europe : exclues de fait de beaucoup de marchés aux Etats-Unis, les entreprises chinoises ne peuvent que chercher des débouchés ailleurs, avec un marché européen déjà ciblé. Une dépréciation du yuan peut également se révéler très tentante pour Pékin, ce qui pénaliserait les exportateurs européens, qui doivent déjà compter avec un affaiblissement d’une demande chinoise sur laquelle ils avaient massivement parié.
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Fossé transatlantique
La question de la réponse commune européenne est évidemment centrale. Depuis plusieurs années, avec une conscience de plus en plus aiguë du fossé transatlantique qui se creuse en termes de dynamique économique, les européens réagissent souvent en important des solutions américaines. Le renouveau de la politique industrielle aux Etats-Unis sous la présidence Biden, avec l’IRA en étendard, provoque une «envie d’intervention» croissante. Au Pacte de Nouvelle Génération mis en place en réponse à la pandémie, s’ajouterait un nouveau programme d’investissement sous «garantie fédérale» de Bruxelles (800 milliards d’euros proposés dans le rapport Draghi). Mais une autre forme d’imitation semble devenir très tentante : nous voyons s’imposer comme une évidence que l’Union européenne devrait répondre à la hausse de droits de douane américains par ses propres mesures de rétorsion.
Il s’agit d’une fausse évidence. Bien sûr, l’opinion publique peut vouloir une telle «revanche», et dans une approche en «théorie des jeux» la menace de mesures de rétorsion pourrait conduire Washington à plus de prudence, mais s’engager sans nuance dans cette voie est périlleux pour l’Europe. Au surcoût – mesuré si l’euro s’affaiblit – pour les exportateurs s’ajouterait un autre pour les consommateurs. Cela serait vrai aussi en cas de mise en place de barrières tarifaires supplémentaires vis-à-vis de produits chinois. L’économie européenne est notablement plus ouverte que celle des Etats-Unis, et ses «réserves» de demande intérieure sont beaucoup plus limitées. L’Europe ne sortirait probablement pas victorieuse d’une escalade continue de la guerre commerciale. Si des réponses ciblées – visant par exemple à corriger des situations de dumping évidentes – sont probablement appropriées, un glissement vers un protectionnisme généralisé devra être évité.
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Productivité
Ce qui est troublant dans le débat macroéconomique européen est que la question de l’environnement opérationnel des entreprises n’est plus du tout évoquée. Il semble désormais que toutes les sources de «dévissage» de l’Europe soient solubles dans davantage d’intervention de l’Etat. Or, le creusement du fossé transatlantique en matière de productivité ne date pas de la mise en place de l’IRA. Dès le milieu des années 2010, les entreprises américaines ont accru leur effort d’investissement en logiciels et plus généralement en R&D. Il est plausible que l’accélération de la productivité horaire depuis quelques années soit le produit de ces décisions décentralisées qui ne doivent pas grand-chose à l’Etat fédéral. L’IRA et le Chips Act les poursuivent et les amplifient, mais ces mesures législatives n’en n’ont pas été le déclencheur.
Les réactions au rapport Draghi, qui pose un diagnostic sans concession mais peu contestable de l’état actuel de l’économie européenne, se sont souvent focalisées sur ses préconisations en matière d’investissement public, mais d’autres aspects méritent d’être rappelés. Depuis 2019, le Congrès américain a passé 5.500 mesures législatives, alors que l’Union européenne dans le même temps a adopté 13.000 actes, auxquels s’ajoutent les réglementations purement nationales. La surrégulation doit être combattue, et c’est un axe de réforme structurelle qui n’entraîne pas de coût supplémentaire pour les finances publiques. Si les nouvelles technologies se diffusent plus rapidement aux Etats-Unis, avec des effets plus vite tangibles sur la productivité, c’est peut-être en partie parce que le marché du travail et les marchés de produits y sont plus flexibles.
Un certain accablement se décèle en Europe : entre la réduction des marges budgétaires et l’instabilité politique qui gagne même des pays qui semblaient jusque-là immunisés, la compétition avec les Etats-Unis paraît difficile. Pourtant, en gardant un cap clair sur le principe général du libre-échange – sans pour autant accepter les pratiques abusives – et en explorant les voies d’amélioration en termes de réformes structurelles qui restent largement ouvertes, l’Europe peut retrouver de son attractivité. En tous les cas, préserver un environnement favorable aux entreprises est d’autant plus nécessaire que la compétition avec les Etats-Unis se fait plus vive. Cela impose bien sûr d’aller contre «l’air du temps», car dans la fuite en avant interventionniste et protectionniste, l’Europe n’a rien à gagner.
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