- Commerce
- Tribune
L’inamovible déficit extérieur des États-Unis
Le président élu Donald Trump, tout comme une partie de la droite républicaine, considèrent que le déficit public n’est pas le vrai problème pour les Etats-Unis. Et que la limite législative sur le niveau de la dette publique, occasion d’un pathos régulier, n’est là que pour embêter le Parti démocrate lorsqu’il est au pouvoir.
En un sens, ils n’ont pas tort. Le pays est riche, les impôts restent faibles (29% du PIB contre 43% pour la France) de sorte qu’il suffirait d’un relatif effort fiscal pour rétablir les choses. Bill Clinton l’avait fait lors de son double mandat : le solde public était passé de -4,5% à +2,3% du PIB entre 1993 et 2000. Bien sûr, Donald Trump ne veut pas faire cet effort, tout au contraire, ou si ce n’est par des réductions de dépenses qu’effaceront les baisses d’impôts, et de là peut venir le problème.
Par contre, Donald Trump fait une fixation sur le déficit du commerce extérieur. Il veut à toute force effacer tous les excédents que les partenaires commerciaux, principalement la Chine et l’Union européenne, ont avec les États-Unis. Il trépigne, tempête et menace ses partenaires des pires hausses de droits de douane. Pourtant ici, le déficit commercial (égal à peu près au solde courant) reste au total réduit : 3% du PIB, chiffre qui est exactement celui enregistré en moyenne depuis 2005. Le déficit commercial des États-Unis est structurel, inévitable et, on va le voir, joue au total à l’avantage du pays.
Tâche impossible
Le réduire est en effet tâche impossible, quelles que soient les gesticulations douanières. Pour deux raisons. La première est comptable. Un déficit extérieur ne fait qu’indiquer que la production intérieure du pays ne suffit pas à répondre à la demande du pays, à la fois demande de consommation et, plus récemment, demande d’investissement avec le grand plan Inflation reduction Act de Joe Biden.
L’épargne nationale est négative sur la durée, avec l’heureuse coïncidence que les investisseurs étrangers s’offrent volontiers pour combler le manque. Ils jugent qu’investir aux États-Unis est pour une part plus rentable que chez eux s’agissant d’implantations industrielles, avantage que la baisse du prix de l’énergie aux États-Unis va accentuer ; et plus sûrs d’autre part, s’agissant de leurs achats de titres de dette du Trésor américains. C’est exactement l’inverse pour l’UE. Elle exporte son épargne et donc son excédent commercial faute de trouver les opportunités d’investissement à domicile – ou faute de les chercher ou de s’organiser pour qu’elles apparaissent, comme le souligne le récent rapport Draghi.
Si demain l’UE doublait ses importations de gaz liquéfié des États-Unis, ce qu’elle ferait de bonne grâce si le prix était compétitif et que les États-Unis en avaient la capacité productive, cela ne changerait sans doute rien aux comptes extérieurs des États-Unis : le revenu national s’accroîtrait, mais également les dépenses, laissant le taux d’épargne et donc le solde extérieur inchangé. On l’a vu avec la révolution énergétique du gaz du schiste : les États-Unis d’importateurs sont devenus exportateurs nets alors que le déficit extérieur s’est plutôt accru.
A lire aussi : Les Européens ont un peu moins épargné au troisième trimestre 2024
Le privilège du dollar
La seconde raison tient à un bien d’exportation particulier où les États-Unis disposent d’un privilège qu’on appelle à juste raison «exorbitant» : leur monopole sur le dollar. Celui-ci reste l’incontesté véhicule monétaire pour les transactions commerciales et financières. Tous les pays doivent l’importer s’ils veulent participer au jeu des échanges. Il est fabriqué à coût nul ou presque et vendu chèrement, c’est-à-dire à sa valeur faciale contre des bonnes importations. Les flux occasionnés ne figurent pas dans les statistiques commerciales, mais dans les flux financiers, en dette commerciale et souveraine essentiellement. À ce titre, les États-Unis fonctionnent un peu comme un hedge fund, usant à plein de l’effet de levier de dette : ils se financent à coût peu élevé, s’agissant d’une dette réputée la meilleure au monde et investissent à l’étranger surtout en actifs risqués et donc rémunérateurs, empochant la différence de rendement.
Il y a enfin dans le discours trumpien une perception biaisée des dommages sur l’emploi que causeraient spécifiquement les échanges commerciaux. Imaginons qu’on invente une très grosse machine qui, pour fonctionner, ne consommerait que du soja (une matière première produite en abondance aux États-Unis) et qui, de ce soja, fabriquerait… des autos. Merveilleuse innovation, qui coûterait certainement en bons emplois américains ! Mais quelle est la différence avec cette autre «machine» consistant à exporter du soja en Corée ou au Japon de façon à importer… des autos ? Les études convergent dans l’ensemble pour affirmer que l’innovation technique, surtout quand elle est obsédée par la seule productivité du travail comme elle a pu l’être par le passé, fait davantage de dommages à l’emploi que le commerce extérieur.
Mais ces études oublient l’essentiel, la politique. Il est toujours commode et payant de blâmer l’étranger pour ses propres embarras, que cet étranger produise de chez lui pour exporter dans le pays ou qu’il vienne dans le pays pour y produire.
Plus d'articles du même thème
-
Les bons du Trésor américains ne sont pas sortis d’affaire
La mauvaise dynamique sur les taux américains, qui a notamment poussé le rendement des US Treasuries à 30 ans au-delà de 5,30% depuis mi-août, un sommet inédit depuis 2007, ne semble pas prête de s’inverser. Retour sur les principaux facteurs de risques. -
Les Etats-Unis annoncent un élargissement des sanctions contre l'Iran
Le secrétaire du Trésor américain a annoncé un « jour J économique » afin de contraindre tous les pays à couper leurs liens commerciaux avec Téhéran sous peine de sanctions. Ce qu'a dévoilé Scott Bessent le 24 août correspond à un durcissement des mesures de rétorsion déjà en place. -
La Chine manœuvre pour calmer la fièvre sur le yuan
Soucieuse de préserver la stabilité des changes, la Banque Populaire de Chine a fixé un taux pivot plus bas pour sa devise au plus haut depuis trois ans. Tous les regards se portent vers les Etats-Unis et sur les prochaines décisions concernant le dollar très affaibli.
ETF à la Une
Laiqon propose une gestion de fonds assistée par l’IA dans un ETF
- Crédit Agricole Assurances accélère sa diversification et mise sur l’affinitaire
- BNP Paribas déplore les manquements de la justice américaine dans le litige sur son rôle au Soudan
- Un super El Niño mettra à l’épreuve les marchés agricoles et énergétiques mondiaux
- Scott Bessent se porte au secours des Treasuries
- Les émissions d’obligations d'entreprises reprennent de plus belle
Contenu de nos partenaires
-
« Nous prendrons tout » : la taxation de l’héritage, le retour de ce totem de la gauche
Ces derniers jours, de Raphaël Glucksmann à La France insoumise en passant par la CFDT, la gauche s’est mobilisée pour proposer des hausses des droits de succession sur les hauts patrimoines -
Dopée à l'IA, la Bourse la plus folle du monde joue aux montagnes russes
L’effondrement progressif de l’indice sud-coréen Kospi a effacé 2 500 milliards de capitalisation boursière, aux dépens de ceux qui avaient parié sur le boom de l’IA. Parmi eux de nombreux petits investisseurs -
L'air du largeJersey, Guernesey et les îles de la Manche : « the place to be »
Notre chroniqueur poursuit sa visite des lieux qui font la géopolitique. Direction ces îlots britanniques situés à seulement quelques kilomètres des côtes normandes. Leurs statuts uniques attirent capitaux mondiaux et enjeux stratégiques