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L’Europe a cruellement besoin de gains de productivité
L’Europe a échappé à la récession. Elle est au quasi plein emploi. Pour autant, son économie n’est pas sortie d’affaire. Aujourd’hui, la chute de sa productivité inquiète. Le PIB par heure travaillée s’est contracté de 1% l’année dernière. Pire, il a décroché de sa tendance de long terme.
Une baisse du PIB par heure travaillée s’observe dans quatre des cinq plus grandes économies de la zone euro : Pays-Bas, France, Allemagne et Italie. Elle touche l’industrie, la construction, les services de transport et de distribution, la finance, ou bien encore les services publics. Elle est d’autant plus surprenante qu’elle se conjugue à un niveau historique d’investissement des entreprises dans la zone euro. En d’autres termes, ce n’est peut-être pas seulement la productivité apparente du travail qui baisse, mais aussi la productivité totale des facteurs. Il est enfin inquiétant de constater qu’une fois de plus, les États-Unis s’en sortent mieux. Outre-Atlantique, le PIB par habitant a augmenté l’année dernière et semble avoir repris son chemin de croissance de long terme, laissant peu de séquelles apparentes de la pandémie.
De nombreux économistes, en France en particulier (voir le bulletin de la banque de France de Mars-avril 2024), se sont attachés à expliquer cette importante baisse de la productivité. Les raisons invoquées sont multiples. Elles se veulent souvent rassurantes : la baisse de la productivité reflèterait une hausse du taux d’emploi liée aux politiques publiques qui visent à favoriser l’apprentissage et à régulariser l’emploi non déclaré ; une déformation de l’économie vers les services, notamment ceux aux personnes, après la pandémie ; une hausse de l’absentéisme et des arrêts maladie suite aux confinements, ainsi que des problèmes de recrutement, qui conduisent les entreprises à accumuler la main-d’œuvre, et la hausse de coûts de production dans l’industrie. Bref, la plupart des raisons évoquées suggèrent que le mal est réversible, et que la productivité pourrait retrouver son sentier initial une fois le double choc de la pandémie et des prix de l’énergie absorbé. Un rebond sensible de la productivité dès cette année aurait de nombreuses vertus. Elle permettrait d’atténuer la hausse des coûts salariaux unitaires, l’inflation, ouvrirait la porte à des baisses de taux de la BCE, tout en rendant les emplois créés plus pérennes.
Hypothèse pessimiste
Il y a toutefois une hypothèse plus pessimiste, qui serait que des facteurs permanents limiteront un rebond de la productivité. La Bundesbank note par exemple dans son dernier bulletin que la démographie pèse, par le biais de moindres créations d’entreprises. On n’y peut rien, l’Europe vieillit. La KfW soulignait que l’âge moyen des chefs d’entreprise dans la «Mittelstand», le cœur industriel de l’économie allemande, avait augmenté de huit ans depuis 2002 pour se porter à 53 ans aujourd’hui, et que seulement 36% des chefs d’entreprises les plus âgés envisageaient des investissements contre 57% parmi les plus jeunes (Voir le KfW Positionspapier : «Ein Investitionsschub für die Transformation – was ist konkret nötig ?»). Ensuite, rien ne dit que l’absentéisme ou les coûts de production, en particulier ceux de l’énergie, reviendront à leur niveau pré-crise(s) dans un horizon de temps court. Les économistes de la BCE espèrent un rebond du PIB par tête de 0,1% cette année et de 1,2% en 2025, ce qui n’est pas suffisant pour ramener la productivité sur sa tendance dans cet horizon de temps. Quelles seraient les conséquences d’une productivité durablement en deçà de sa tendance ? Les entreprises pourraient être contraintes à un arbitrage : se séparer de leur main-d’œuvre pour réduire les coûts salariaux ou augmenter les prix de vente pour conserver leurs marges. Ce serait chômage ou inflation. Une productivité durablement affaiblie pourrait aussi nécessiter plus de consolidation budgétaire pour que les gouvernements arrivent aux mêmes objectifs de réduction des dettes sur PIB.
Le pire n’est pas certain
La bonne nouvelle est peut-être qu’il est trop tôt pour épouser l’hypothèse pessimiste. Les données suggèrent que la productivité se redresse en ce début d’année. Le ratio production sur emploi de l’enquête S&P PMI composite a augmenté de 2 points sur le premier trimestre. Un autre signal est également intéressant. Celui donné par la balance commerciale, dont le surplus record au mois de janvier, au niveau de la zone euro pour son ensemble, suggère que l’économie se remet progressivement du choc sur les termes de l’échange.
On peut bien sûr espérer que la vague de l’IA déferle et règle ce problème de faible productivité. Ce serait toutefois oublier le temps nécessaire à sa généralisation dans les processus de travail et à sa maîtrise par la main d’œuvre. Rappelons-nous du paradoxe soulevé par Solow en son temps à propos de l’usage des ordinateurs : on voit trace de l’IA partout, mais peu dans les chiffres de croissance, surtout en Europe. Pour l’heure, l’IA a démontré un fort potentiel au niveau de la firme et de la gestion de l’innovation. Son impact sur l’emploi, à fortiori sur la productivité, reste incertain (voir Trésor-Eco d’Avril 2024 : Les enjeux économiques de l’intelligence artificielle).
Face aux enjeux de la productivité, il est important que l’Europe puise dans ses ressources, qui ne manquent pas. On pense évidemment à la réalisation du plan NexGen EU, qui a pris du retard. La BEI estimait récemment que seulement 44% des objectifs qui devaient être atteints au troisième trimestre 2023 ont été réalisés. Cela représente un écart de 127 milliards d’euros par rapport aux dépenses visées, soit 0,7% de moindre croissance du PIB de l’UE. On pense aussi à l’Union des marchés de capitaux qui a la capacité de dynamiser les investissements de croissance, comme nous l’avons maintes fois écrit, et comme la BCE ou l’Eurogroupe l’ont récemment répété.
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