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Les lignes de swap et les monnaies numériques de banque centrale ne détrôneront pas le dollar
Depuis l’offensive douanière lancée le 2 avril 2025 par le président Donald Trump, qui a profondément redessiné le système commercial mondial, les marchés financiers sont devenus très volatils. La corrélation positive entre le dollar (USD) et les taux longs des bons du Trésor s’est rompue, comme l’a noté le Financial Times le 1er juin 2025. Les craintes d’une fuite des capitaux hors du dollar, aux conséquences potentiellement graves pour son rôle international, ont secoué la finance.
Pourtant, la substitution d’une monnaie par une autre comme devise internationale de référence exige une infrastructure alternative solide et crédible. Cet article analyse les monnaies numériques de banque centrale (MNBC) et les lignes de swap entre banques centrales (LSBC), aujourd’hui la tentative la plus avancée de contester l’infrastructure financière dominée par les États-Unis. Malgré des gains d’efficacité, ces outils ont peu de chances d’ébranler la domination du dollar.
La montée en puissance des monnaies numériques de banque centrale
Les MNBC se sont diffusées rapidement. En 2025, plus de 130 juridictions — soit 98 % du PIB mondial — développaient ou déployaient une MNBC. Trois pays ont déjà mis en circulation une MNBC pleinement opérationnelle (Bahamas, Jamaïque, Nigéria), et près de cinquante mènent des projets pilotes avancés, notamment la Chine, l’Inde, la Russie et le Cambodge.
Les MNBC dépassent désormais les cadres nationaux : elles s’interconnectent et contournent des réseaux comme Swift. Le projet mBridge, mené par la Chine, les Émirats arabes unis, la Thaïlande et Hong Kong, permet des échanges directs entre MNBC sans passer par les infrastructures financières existantes.
Parallèlement, les lignes de swap se multiplient. La Corée du Sud en a signé avec huit partenaires, dont la Chine, la Suisse et le Canada. L’accord avec le Canada (2017) est illimité et sans échéance. Quant à elle, la Chine a conclu des swaps avec trente-deux partenaires pour internationaliser le renminbi.
Ces accords servent aussi des objectifs géopolitiques. L’accord Japon–Inde de 75 milliards de dollars (2018, renouvelé en 2025) illustre un rapprochement visant à contrebalancer l’influence chinoise en Asie-Pacifique.
Les swaps tendent aussi à se multilatéraliser. L’Initiative de Chiang Mai, née après la crise asiatique de 1997 d’accords bilatéraux entre les pays de l’ASEAN, la Chine, le Japon et la Corée du Sud, a été multilatéralisée en 2010 sous la Chiang Mai Initiative Multilateralization (CMIM). Elle atteint aujourd’hui 240 milliards de dollars et renforce le filet de sécurité régional.
A lire aussi : Les lignes de swaps de la Fed, indispensable attribut du dollar
Une stratégie d’internationalisation
Les MNBC modifient le système financier international à plusieurs niveaux. Elles ont d’abord un effet défensif : un pays doté d’une MNBC peut préserver ses paiements domestiques en cas de sanctions. Même exclu de Swift, il peut maintenir les transactions internes via des comptes numériques accessibles par téléphone mobile.
Elles soutiennent aussi l’internationalisation d’une monnaie. Plus facile à conserver, plus sûre à transférer et moins coûteuse qu’une monnaie physique, une devise numérisée comme le renminbi numérique pourrait rivaliser avec le dollar physique dans des pays où l’influence chinoise progresse, comme le Cambodge.
Elles peuvent enfin être échangées directement entre banques centrales, si chacune ouvre un compte auprès de l’autre. Cette architecture réduit la dépendance aux infrastructures tierces et améliore la liquidité de certaines paires de devises.
Les lignes de swap agissent différemment : elles transfèrent à la banque centrale le coût de transaction d’une paire de devises. Une paire peu liquide, comme le riyal qatari contre la livre turque, peut voir son écart acheteur-vendeur réduit si une ligne de swap est mobilisée. Mais le coût ne disparaît pas : il passe du marché des changes vers la banque centrale.
Celle-ci doit financer les réserves détenues auprès de sa contrepartie, souvent par création monétaire. Le coût se traduit alors par une pression inflationniste, soit un prélèvement implicite sur les déposants domestiques. Les swaps ne suppriment donc pas les coûts de transaction : ils les socialisent entre les deux économies.
Ces instruments sont surtout efficaces lorsqu’ils servent une monnaie déjà assez forte pour prétendre à un rôle international. Dans le cas chinois, l’association des MNBC et des lignes de swap poursuit deux objectifs : protéger le système financier national contre d’éventuelles sanctions américaines, et promouvoir le renminbi dans des pays qui ne l’adopteraient pas spontanément.
Une ligne de swap peut ainsi être vue comme un investissement public dans l’internationalisation future d’une monnaie. Pour un pays de petite ou moyenne taille, financer lui-même une telle ligne a peu de sens : sa monnaie a peu de chances d’acquérir un statut international. En revanche, si une grande puissance en assume le coût, un petit pays peut y trouver un intérêt stratégique, notamment pour attirer des investissements importants.
Une entreprise vouée à l’échec
Les MNBC et les lignes de swap entre banques centrales offrent-elles une alternative à l’architecture financière internationale centrée sur le dollar et dominée par les États-Unis ?
Un pays voulant contester le dollar doit soit : le supplanter mondialement, donc signer avec tous ; ou fragmenter le système en blocs régionaux via des accords étendus. En 2023, 58 % des réserves mondiales étaient en dollars, selon le FMI, soit environ 7.000 milliards de dollars sur 12.000 milliards. Quant à la masse monétaire M1 chinoise, elle atteignait en 2024 environ 68.650 milliards de RMB (9.400 milliards de dollars).
Pour égaler les réserves en dollars, la Chine devrait accroître sa masse monétaire d’environ 75 % , et distribuer la monnaie créée à ses partenaires. Cela impliquerait une inflation comparable (d’environ 75 %) et une forte hausse des taux nominaux (7.500 points de base). Le différentiel de taux favoriserait alors les États-Unis, rendant leurs actifs plus attractifs. Le coût de la liquidité en Chine pousserait les entreprises vers les marchés américains, rendant la stratégie contre-productive. Ainsi, plus la création monétaire finance l’internationalisation, plus les capitaux fuient.
Les MNBC et les swaps ne menacent pas sérieusement l’hégémonie du dollar.
Une stratégie partielle n’est pas plus viable. Elle réduit le coût inflationniste, mais réduit davantage les gains. L’utilité internationale d’une monnaie dépend du nombre de pays qui l’utilisent. Deux pays : une relation bilatérale. Trois : trois relations. Le bénéfice croît quadratiquement avec le nombre de participants, le coût linéairement. Une internationalisation partielle est donc encore moins rationnelle.
Seule exception : une région à échanges internes très denses et externes faibles. Alors, il est pertinent d’utiliser la monnaie la plus forte de la zone comme monnaie pivot régionale. Toutefois, cette monnaie serait vraisemblablement déjà la monnaie pivot de la région. Le recours aux lignes de swap n’ajouterait alors que peu à l’avantage compétitif dont elle bénéficierait déjà.
La permanence de la puissance monétaire américaine
En conclusion, les MNBC et les swaps ne menacent pas sérieusement l’hégémonie du dollar. Les MNBC sont défensives : elles renforcent la résilience domestique. Au mieux, elles servent aux paiements de détail dans des économies périphériques. Elles ne réduisent pas les coûts de portage sur le marché des changes et n’offrent aucun usage économiquement rationnel si leurs coûts ne sont pas récupérables. Pour réformer le système financier mondial, la Chine, la Russie et d’autres devront emprunter une autre voie.
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