Les élections américaines mettent les marchés sous haute tension
Avant les scrutins de mardi aux Etats-Unis, le républicain Donald Trump et le démocrate Joe Biden ont continué à faire campagne en Floride, puis dans les Etats-clés du Midwest (Wisconsin, Michigan, Pennsylvanie…), le président continuant de minimiser la pandémie de coronavirus malgré la deuxième vague (près de 100.000 nouveaux cas par jour) et les critiques de son rival.
Dans un contexte si particulier et de forte volatilité sur les marchés, cette semaine d’élections fait craindre d’importantes tensions. «Les indicateurs montrent que le deuxième temps de la reprise économique va être lent, que les défaillances d’entreprises ont été contenues grâce aux fortes mesures de soutien d’urgence mais aussi que le contexte social est très tendu quand on regarde le taux d’insatisfaction à la réponse du gouvernement et les manifestations inédites (en nombre et en taille) de type Black Lives Matter», explique Ruben Nizard, économiste US chez Coface.
Des priorités radicalement différentes
Sur le débat politique, les enquêtes montrent d’importantes différences entre les priorités non économiques des deux camps : la santé est très importante pour les électeurs pro-Biden, de même que les questions d’inégalité et d’environnement, alors que les pro-Trump insistent sur la sécurité et l’immigration. Mais surtout, ces divergences qu’on retrouve dans les programmes des candidats semblent bien plus importantes que lors de précédentes élections, les provocations du président sortant ayant exacerbé les positions, à l’image de ces femmes blanches qui l’avaient soutenu en 2016 mais lui reprochent désormais une mauvaise gestion de la crise sanitaire, avec un discours incohérent sur le port du masque.
Alors que plus de 90 millions d’Américains ont déjà voté par correspondance, laissant entrevoir un taux de participation exceptionnel, les sondages confirment une certaine avance de Joe Biden sur Donald Trump au niveau national (51%-52% d’intentions de votes contre 43%-44%), en progression aux derniers pointages, mais cette avance est restreinte dans les Etats-pivots : Floride, Caroline du Nord, Arizona, Ohio, Georgie notamment. «La présence d’un système de collège électoral complique les prévisions, rappelle Edoardo Campanella, économiste chez UniCredit. Même si l’avance de Joe Biden est trois fois plus élevée que celle d’Hilary Clinton il y a quatre ans.»
Il faut 270 grands électeurs (sur 538) pour remporter la Présidence, et Joe Biden en aurait plus de 250. «Nos estimations sont plutôt à 232 pour Biden, 125 pour Trump et 181 indécis, indique Ruben Nizard. Avec également 45 contre 46 (sur 100, 51 pour la majorité) pour le Sénat (9 indécis), et 214 contre 182 (sur 435, 218 pour la majorité) pour la Chambre des représentants (39 indécis).»
Etats désunis
Il est donc peu probable que le vainqueur soit connu le 4 ou le 5 novembre, sachant que les votes par correspondance peuvent arriver dans certains Etats jusqu’au 20 novembre. Et que le processus électoral est plus long : «Jusqu’au 12 décembre pour le comptage des votes et l’envoi des résultats certifiés par chaque Etat, avant le vote du collège électoral, dans chaque Etat, le 14 décembre. Si aucune majorité n’est alors claire, la Chambre votera pour un président (en deux tours) et le Sénat pour un vice-président, afin d’aboutir idéalement avant janvier», poursuit Ruben Nizard. Le nouveau Congrès sera assermenté le 3 janvier pour déclarer les résultats le 6 janvier en session conjointe.
Même en 2000, quand Al Gore avait attendu jusqu’en décembre une décision de la Cour suprême sur le vote en Floride signifiant sa défaite au profit de George W. Bush, les élections récentes ont suivi la chronologie normale. «Cette année, tension et polarisation laissent penser que le processus pourrait être perturbé par des contestations à différents niveaux : clôture des résultats dans les Etats-clés – qui devront gérer les contestations éventuelles à leur niveau selon leurs règles propres (Electoral Count Act, ECA, 1887) -, problèmes de votes par correspondance, allégations de suspicion de fraude ou d’ingérences étrangères, etc.», note Edoardo Campanella, craignant des scénarios et des situations juridiques inédites menant à un blocage de plusieurs semaines, potentiellement au-delà de janvier.
Violences raciales, manifestations, réactions extrémistes… Certains gouverneurs, comme en Californie, ont pris des dispositions pour assurer la sécurité autour des votes. Mais compte tenu des tensions sociales actuelles, un scénario d’élection contestée pourrait entraîner dans la foulée des émeutes et troubles importants, comme s’en est inquiété le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, au regard de réseaux sociaux qui attisent d’ailleurs ces tensions.
Ce ne serait bon ni pour l’économie ni pour les marchés. Ces derniers avaient même été rassurés par l’avance prise par Biden après le premier débat, qui pouvait faire reculer le spectre d’une contestation annoncée par Trump, mais l’expérience de 2016 les incite à la prudence. Pour la suite, l’attelage entre le président et le Congrès sera crucial : les vues sont partagées sur les scénarios d’une victoire démocrate, avec ou sans le Sénat ; en revanche, un statu quo par rapport à la situation actuelle, synonyme de relance budgétaire limitée, n’aurait d’effets positifs qu’à court terme.
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