Les craintes de stagflation font chavirer les marchés actions
La séance boursière de jeudi aurait pu être celle d’un simple rebond technique dans le sillage de Wall Street après les annonces sans surprise de la Réserve fédérale américaine. «La Fed est courageuse mais pas téméraire et elle a montré mercredi qu’elle n’était pas prête à mettre en danger de récession les Etats-Unis, ce qui a rassuré temporairement les investisseurs», indique Alexandre Hezez, stratégiste chez Richelieu Banque. Jerome Powell, son président, a notamment précisé que l’hypothèse d’une hausse de 75 points de base (pb) des taux n’était pas activement considérée.
Mais c’était sans compter avec l’humeur versatile des marchés. Wall Street a rapidement accentué ses pertes à l’ouverture jeudi, alors que le marché des taux corrigeait, entraînant dans son sillage les places boursières européennes. Au bout de la séance, en Europe, après avoir ouvert en forte hausse de plus de 2%, l’indice Euro Stoxx 50 a cédé 0,75%. A Paris, le CAC 40 a abandonné 0,4% (+2,6% à l’ouverture). Le Dax a perdu 0,5%.
Revirement historique
A Wall Street, l’indice S&P 500 et le Nasdaq ont effacé leurs gains de la veille. Mercredi, l’indice S&P 500 avait réalisé avec une hausse de 3% sa meilleure performance quotidienne depuis mai 2020 et depuis plus de 20 ans après une réunion au cours de laquelle la Fed a relevé ses taux. Il a dégringolé de 3,6% jeudi. L’indice VIX de volatilité du S&P 500 a grimpé à plus de 32. L’indice Nasdaq a chuté de 5% sévèrement touché par la correction sur les marchés de taux, essuyant l’un des revirements les plus marquants de son histoire après son rebond de 3,2% mercredi et sa plus forte baisse quotidienne depuis juin 2020.
Le rendement de l’emprunt d’Etat américain (T-Note) à 10 ans s’est envolé de près de 20 pb en séance, dépassant largement les 3%, à 3,11%, enregistrant son plus fort mouvement depuis le 5 avril quand la vice-présidente de la Fed Lael Brainard avait évoqué une réduction rapide du bilan de la banque centrale. L’ensemble de la courbe a grimpé, le rendement à 3 ans approchant désormais 3%. Ces tensions se sont répercutées sur les marchés de taux européens où le rendement du Bund a pris 7 pb, à 1,05%, celui de l’OAT 7 pb également à 1,57% et le taux 10 ans italien 8 pb, au-dessus de 3%, à 3,04%. Le rendement des Gilts britanniques termine la journée stable à 1,97% mais après avoir évolué dans une fourchette large de 20 pb (entre 1,82% et 2,02%). Cette volatilité persistante sur les marchés de taux est un choc pour les investisseurs.
Craintes de récession
«Les déclarations de la Banque d’Angleterre jeudi ont semé le doute dans le marché, affirme Vincent Boy, stratégiste chez IG. En évoquant le risque d’une récession, elle a validé la théorie selon laquelle le resserrement monétaire n’est pas plus agressif parce que l’économie n’est pas assez solide.» Si les banques centrales, dont la Fed, ne peuvent resserrer fortement leur politique monétaire au risque de provoquer la récession, cela signifie que l’inflation pourrait rester élevée, ce qui a un impact sur les taux longs, et que le risque de stagflation est loin d’avoir disparu. «Le discours de la Fed mercredi était sans réelle surprise et ne semblait pas justifier que le rebond perdure», ajoute Raphaël Thuin, responsable capital markets strategies chez Tikehau Capital, pour qui tant que le risque de stagflation pèsera sur le marché, tout rebond durable sera peu probable. D’autant que la visibilité sur l’inflation est relativement limitée. Avec comme pendant que la Fed doive faire plus qu’elle ne le dit pour juguler la hausse des prix.
La publication des données sur l’emploi américain ce vendredi, et notamment l’évolution des salaires, seront très importantes pour les marchés. «L’emploi est l’une des causes de la spirale inflationniste aux Etats-Unis, relève Raphaël Thuin. La hausse des salaires est l’un des motifs d’inquiétude pour les marchés». Ces effets de second tour peuvent ancrer l’inflation. L’indice des prix à la consommation en avril aux Etats-Unis, qui sera publié le 12 mai, permettra d’évaluer si l’inflation atteint ou non son pic.
Fébrilité du marché
«Le mouvement jeudi sur les actions en dit long sur l’état de fébrilité du marché», affirme Raphaël Thuin. Des marchés qui ont récemment nettement corrigé face aux multiples incertitudes qui se dressent face à eux (conflit en Ukraine, confinement en Chine...). «L’effet Powell a été plus rapidement effacé qu’on ne l’avait imaginé, poursuit Vincent Boy. Nous nous attendons à un retour plus marqué du marché baissier dans les jours qui viennent.» Ce mouvement pourrait être alimenté par les commentaires de membres de la Fed tandis que les données économiques deviennent un point majeur d’attention pour les marchés.
«Le positionnement du marché reste prudent et les facteurs négatifs n’ont pas dit leur dernier mot», juge Frédéric Rollin, conseiller en investissement chez Pictet AM. Le risque est celui d’une révision à la baisse des prévisions de bénéfices et d’une baisse des indicateurs PMI qui sont toujours à des niveaux élevés. «Et même si les valorisations sont moins extrêmes, elles sont toujours élevées au regard des marchés obligataires», ajoute ce dernier. Le rendement des bénéfices ajusté de celui du Treasuries à 10 ans n’a pas été aussi bas depuis 2008 à 2,4 (7 pour les actions européennes). «On a eu un krach obligataire aux Etats-Unis mais avec seulement une correction sur les actions», avertit Frédéric Rollin.
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