L’économie de la zone euro finira par intégrer les effets de la guerre
Après son discours du 17 mars, la présidente de la Banque centrale européenne (BCE) a réaffirmé, lundi lors d’une conférence de l’Institut Montaigne, ne pas envisager de récession ou de stagflation en zone euro, même dans le pire des scénarios, avec une forte hausse des prix et un boycott du gaz et du pétrole russes. Un optimisme constant malgré l’absence d’avancées vers un cessez-le-feu en Ukraine. Depuis la réunion monétaire du 10 mars, la plupart des économistes estiment que le scénario «central» de l’institution de Francfort a largement sous-estimé les effets de la guerre sur la croissance, qui resterait selon elle de 3,7% (au lieu de 4,2% précédemment), avec 5,1% d’inflation en 2022. Eux tablent plutôt sur un point de pourcentage perdu, autour de 3% de croissance au mieux.
«La BCE raisonne en considérant les ‘acquis de croissance’ liés à la trajectoire 2021, de l’ordre de 2% à fin décembre. Ce qui veut dire qu’une croissance annuelle moyenne du PIB en zone euro amputée de 1,5 à 2 points par rapport aux prévisions antérieures pour 2022, notre hypothèse dans un scénario d’enlisement, impliquerait plusieurs trimestres proches ou en récession, avec une inflation toujours à plus de 5%», rappelle Thierry Apoteker, président du cabinet de recherche Tac Economics. «Avec -0,3% au quatrième trimestre, l’Allemagne, qui dépend beaucoup de l’énergie russe et de l’économie chinoise, pourrait se trouver rapidement en récession technique, et la zone euro devra compter sur -0,6% de PIB par le seul arrêt des exportations vers la Russie», déclare Mathieu Savary, stratégiste Europe de BCA Research.
Le 14 mars, l’économiste de Natixis Patrick Artus n’avait pas hésité à parler de basculement vers une «économie de guerre», qu’il définit en quatre points : «En temps de guerre, les dépenses publiques augmentent, il y a un effet rareté sur certains produits et, en conséquence, de l’inflation en plus. Mais la banque centrale ne s’en occupe pas forcément, et les rôles s’inversent dans la mesure où c’est l’Etat qui essaye d’amortir le ‘choc’», indiquait-il, évoquant même le schéma de «Modern monetary theory» (MMT), où la politique budgétaire prend le pas sur la politique monétaire.
Au niveau national ou paneuropéen, les Etats vont mettre la main à la poche. «Alors que le risque Russie s’est ‘cristallisé’, on voit déjà les Etats relancer les dépenses publiques avec les besoins de ‘remilitarisation’ pour rejoindre les standards de l’Otan (2% du PIB), et de diversification dans l’approvisionnement énergétique, confirme Mathieu Savary. Même si l’Union européenne (UE) parvenait à remplacer le gaz russe par du gaz naturel liquéfié (GNL), cela nécessiterait des investissements lourds sur les capacités de regazéification des ports.» Ce sont déjà 53 milliards qui viennent d’être ajoutés aux budgets de l’Allemagne (12 milliards d’euros en 2022, hors fonds pour la défense de 100 milliards), de la France (26), de l’Italie (9) et de l’Espagne (6). Soit 0,5% de leur PIB combiné selon Goldman Sachs, pour qui ces dépenses supplémentaires se monteront à 1,1% du PIB cette année.
Au contraire de l’Ukraine et de la Russie, «l’UE n’est pas encore entrée dans une ‘économie de guerre’, qui consiste à tout mettre en œuvre pour combattre l’ennemi, avec un embargo total sur les échanges (y compris de gaz et de pétrole), des dépenses militaires colossales, un effort de production complètement réorienté dans ce sens, et un rationnement national (même si on en parle déjà en Allemagne)», nuance Slim Souissi, enseignant-chercheur à l’université de Caen. «L’Etat n’impose pas encore tout ça, et on est donc plutôt dans ‘une guerre économique’», ajoute Thierry Apoteker.
Quid des effets sur la dette publique ? «Une autre particularité de l’‘économie de guerre’, c’est l’inflation ou la ‘taxe inflationniste’ - puisqu’on parle de perte de valeur de la monnaie - qui permet historiquement de financer les dépenses, poursuit Patrick Artus. En partant d’une inflation à 4% avec des taux nominaux autour de 0%, elle va augmenter le PIB et diminuer le coût réel de la dette d’à peu près autant, ce qui permettrait aux Etats d’afficher jusqu’à 8% de déficit/PIB sans aggraver le ratio dette/PIB.»
Pourquoi la BCE garde-t-elle sa ligne, que certains estiment dure ? Au-delà de la victoire des gouverneurs plus restrictifs («faucons») sur les plus accommodants («colombes»), «on peut penser qu’elle préfère garder la vision optimiste pour ne pas ajouter au pessimisme ambiant, qui peut avoir des effets autoréalisateurs. D’autre part, elle aimerait avoir une meilleure vision de l’absence d’effets de ‘second tour’ (boucle prix-salaires) en zone euro afin de ne pas donner l’impression de capituler face à l’inflation», poursuit Mathieu Savary. «En ce sens, elle se préoccupe encore et d’abord de l’inflation, et c’est une question de crédibilité nécessaire pour elle», justifie Thierry Apoteker. Dès lors que la BCE aura des données plus précises sur la nature de l’inflation et sur la croissance, elle pourra utiliser une politique monétaire «optionnelle, graduelle et flexible», a rappelé Christine Lagarde, cette flexibilité pouvant passer par des instruments existants ou des nouveaux.
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