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Le retour aux années 30 n’est pas inéluctable
Evaluer le risque de voir les décisions des Etats-Unis annoncer une véritable spirale protectionniste à l’échelle mondiale est essentiel. Les précédents historiques peuvent être inquiétants. Même avec les concessions offertes après l’annonce du 8 avril, le niveau moyen des droits de douane américains est le plus élevé depuis 1901, et le choc en termes d’augmentation de ces tarifs est proche de celui observé lors du tristement célèbre tarif «Hawley-Smoot» de 1930, largement considéré comme ayant prolongé la Grande Dépression de 1929, lorsque chaque pays commençait à riposter non seulement contre les Etats-Unis, mais aussi les uns contre les autres.
Il est cependant important de reconnaître les différences massives entre la configuration économique des années 1930 et celle d’aujourd’hui. C’est l’interaction entre le système commercial international et le régime monétaire dominant de l’époque qui explique beaucoup des spirales des années 1930. En effet, sous l’étalon-or, un pays dégageant un déficit commercial subissait mécaniquement des sorties d’or, réduisant la masse monétaire domestique, ce qui provoquait un durcissement des conditions financières qui certes devait à terme restaurer l’équilibre commercial, mais au prix d’une récession et, de plus en plus fréquemment dans les années 1920 et 1930, de troubles politiques graves, voire existentiels.
L’instauration de barrières protectionnistes était perçue comme un moyen politiquement plus «vendable» d’éviter de générer des déficits courants que des politiques restrictives. Le protectionnisme dans un pays – augmentant mécaniquement les chances de voir apparaître des déficits dans les pays restés ouverts – ouvrait la voie à la généralisation des barrières douanières. Depuis la fin de l’étalon-or, et surtout avec le flottement des devises – le régime dominant depuis les années 1970 - les gouvernements disposent de plus de choix dans leur gestion d’une «agression protectionniste». Le fait que sur la base d’un tarif moyen maintenant supérieur à 100% - en tout cas avant l’ouverture de possibles négociations – les produits chinois soient de facto exclus du marché américain n’a que peu d’impact sur la marge de manœuvre de Pékin en matière de politique économique : la raréfaction des revenus tirés des exportations vers les Etats-Unis n’entraîne aucune conséquence mécanique sur l’orientation de la politique monétaire chinoise.
Plusieurs stratégies possibles
Très simplement, au-delà des aléas de sa relation bilatérale avec les Etats-Unis, Pékin devra choisir entre une stratégie coopérative et une stratégie non coopérative. La stratégie non coopérative consisterait à dévaluer fortement sa monnaie pour aider à «inonder» les marchés non américains, notamment l’Europe, des produits que la Chine ne peut plus écouler aux Etats-Unis. Cela peut être d’autant plus tentant qu’indépendamment de la guerre commerciale maintenant réouverte, la Chine se trouve dans une situation de quasi-déflation. Une baisse de son «pouvoir d’achat vis-à-vis du reste du monde» - ce qu’exprime aussi un taux de change – serait donc gérable en termes de pressions inflationnistes domestiques.
Toutefois, cela déclencherait probablement certaines réactions protectionnistes de pays tiers, notamment de la part de l’Union européenne. Ce serait un jeu à somme négative et l’on peut espérer que Pékin prendra en compte ce risque. De ce point de vue, les mesures de rétorsion prises par l’UE en 2024 contre le dumping des véhicules électriques chinois apparait ex post comme un «coup de semonce» utile. Le protectionnisme généralisé serait une catastrophe économique collective, mais la mise en place de mesures ciblées permises par le cadre de l’OMC en cas de rupture des règles du jeu peut justement dissuader d’adopter des stratégies non coopératives. Le fait que, jusqu’à présent, la Chine n’ait pas permis à sa monnaie de se déprécier fortement face au dollar – le taux de change que les autorités chinoises «administrent» - depuis l’annonce des mesures protectionnistes est rassurant. Certes, la dépréciation du dollar face à l’euro, mécaniquement, se traduit par des gains de compétitivité sur le marché européen de tous les pays dont la devise est plus ou moins explicitement attachée au dollar, dont la Chine, mais on ne peut pas parler, à ce jour, de manipulation agressive du taux de chance.
Quelle serait alors la stratégie coopérative ? Elle consisterait pour les pays victimes des mesures protectionnistes américaines à stimuler leur demande intérieure pour offrir un substitut a une demande américaine maintenant rationnée pour le reste du monde. Certains pays – comme la France – n’ont plus l’espace nécessaire en termes de finances publiques, mais ce n’est pas un cas général. Le revirement complet de l’Allemagne en matière budgétaire en est un exemple. Sans même parler de l’effort de rattrapage en matière de défense, le programme de relance des infrastructures sur lequel la nouvelle coalition au pouvoir à Berlin s’est mise d’accord porte sur plus de 11% du PIB sur dix ans. C’est un montant massif, qui nous semble de nature à doubler la croissance tendancielle allemande au cours de la décennie. De même, en Chine, pour l’instant les autorités se focalisent sur une accélération du stimulus budgétaire visant à – enfin – faire de la consommation des ménages le fer de lance de la croissance.
Certes, cet effort budgétaire suppose de consentir, une nouvelle fois, à une élévation de la dette publique. Mais si cette relance, comme en Allemagne, contribue à faire remonter le potentiel de croissance de l’économie – en mettant à niveau des infrastructurelles bien vieillies – le poids budgétaire devrait être gérable. Par ailleurs, si le choc protectionniste est mécaniquement inflationniste aux Etats-Unis, il est désinflationniste dans le reste du monde, en raison du ralentissement économique qu’il induit. Ceci devrait permettre aux banques centrales de mener des politiques accommodantes, qui contribueront à la soutenabilité financière de l’effort budgétaire.
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