La Fed tient les marchés au bord de la crise de nerfs
La réunion du Comité de politique monétaire (FOMC) de la Réserve fédérale se tient ce mardi et mercredi dans un climat particulier. Bien que Wall Street ait opéré un spectaculaire redressement en fin de séance qui lui a permis de finir dans le vert, les marchés boursiers mondiaux ont globalement connu le 24 janvier un lundi noir, entre perspectives de hausses des taux et tensions géopolitiques, accentuant la correction à l’oeuvre sur 2022. Autant dire que les investisseurs déboussolés seront suspendus, mercredi, aux paroles de Jerome Powell, le président de la Fed.
Or, depuis le dernier FOMC, les dirigeants de la Fed ont encore durci leur position, tant en réaction à la nouvelle hausse de l’inflation à 7% sur un an en décembre qu’à la confirmation des tensions sur le marché du travail (3,9% de chômage fin décembre). Les banques ont remonté leurs anticipations de hausses de taux pour 2022, et le compte-rendu de la réunion de décembre a confirmé que certains gouverneurs souhaitent réduire rapidement la taille du bilan de la banque centrale.
Les présidents de Fed régionales avec un droit de vote en 2022 penchent tous vers une première hausse dès mars. James Bullard (Fed de Saint-Louis) s’est exprimé en faveur de quatre hausses et Loretta Mester (Cleveland) pour au moins trois, quand Esther George (Kansas City) a plutôt communiqué sur le bilan. Les sept membres du board (en gras dans le graphique joint) sont plus évasifs, «mais le président Jerome Powell et la nouvelle vice-présidente Lael Brainard n’ont rien fait pour contredire cette vue lors de leur audition au Sénat» en janvier, rappelle Bruno Cavalier, chef économiste d’Oddo BHF. «Il faut avoir en tête qu’il n’y a pas eu de vote dissident au sein du board depuis longtemps, rappelle Nicolas Goetzmann, directeur de la recherche de La Financière de la Cité. L’an dernier, Richard Clarida, Lael Brainard et Jerome Powell composaient une ‘troïka’ avec John Williams (New York). Cette année, Christopher Waller aura un peu plus de soutien avec les présidents de Fed régionales. Mais les économistes Lisa Cook et surtout Philipp Jefferson (en cours de nomination) pourraient maintenir un FOMC assez accommodant, ce dernier étant partisan d’une économie sous haute pression pendant un certain temps après avoir rejoint le plein emploi pour diminuer la pauvreté.»
Coup de frein justifié…
Dans un contexte d’élections de mi-mandat proches, Jerome Powell et même Lael Brainard voient la pression politique monter sur le thème de l’inflation, et chercheront encore le consensus. «Les marchés valorisent donc désormais quatre hausses de taux en 2022, puis trois en 2023, avec un taux terminal à 1,85%, note Eric Bertrand, directeur des gestions d’Ofi AM. Début janvier, cela a fait remonter les taux réels et stabiliser les points morts (breakeven) d’inflation car ils ont considéré que le combat contre l’inflation semblait bien engagé. La Fed doit maintenant valider ce resserrement monétaire pour ne pas donner l’impression de courir derrière la courbe, et devrait piloter cette phase délicate sans trop de heurts», ajoute-t-il, optimiste malgré les risques d’aplanissement de la courbe des taux.
Pour Nicolas Goetzmann, «la Fed a raison d’être plus ‘hawkish’ au début pour pouvoir être plus ‘dovish’ ensuite si les marchés la devancent. La croissance américaine est solide - elle sera 3% au-dessus des projections d’avant-crise du Congressional Budget Office fin 2022, ce qui n’est pas arrivé depuis 1973 - et doit pouvoir supporter ce durcissement de ton même si l’exercice est périlleux». Cela passera par les taux courts, mais aussi, pour les taux longs, par une réduction du bilan, en arrêtant simplement les réinvestissements du portefeuille de la Fed, selon Goldman Sachs : dès juillet ou même dès mai si la situation continue de s’améliorer. «Plus de 1.000 milliards à son bilan arrivent à maturité en 2022, donc cela peut être très rapide», poursuit Nicolas Goetzmann, rappelant que le taux de chômage était à 5,2% et l’inflation CPI à 0,73% au début du dernier resserrement du bilan, en décembre 2015.
… mais toujours risqué
Seuls bémols : «La politique ‘zéro covid’ en Chine risque de prolonger les problèmes d’approvisionnement, et surtout la crise en Ukraine, qui peut ralentir trop vite les marchés», conclut Eric Bertrand, pour qui un taux terminal à 2,75% ou même 2,50% semble un peu optimiste. «C’est toute l’opposition entre Larry Summers, qui reste sur le scénario d’une croissance redescendant vite à son niveau d’avant-crise, et Cathie Wood, qui estime que la diffusion de la technologie va permettre des gains de productivité capables de soutenir la croissance plus longtemps», conclut Nicolas Goetzmann.
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