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IA : la marée montante soulève tous les bateaux

La révolution de l’IA accroît les besoins de financement, par la dette comme par les fonds propres, au moment même où les Etats doivent financer les transitions démographique, climatique, militaire et sociale. Cette concurrence croissante pour le capital modifie l’équilibre entre épargne et investissement et plaide pour des taux longs durablement plus élevés, estime Vincent Chaigneau, directeur de la recherche de Generali Investments.
Generali Investments
Vincent Chaigneau
 -  RVTHOUROUDE

L’année 2026 est dominée par l’entrechoquement de deux chocs d’offre, l’un positif, la vague IA ; l’autre négatif, la guerre en Iran. Cette dernière a lourdement perturbé les chaînes d’approvisionnement, notamment dans le secteur de l’énergie, et contribué à une nouvelle poussée inflationniste. La bonne nouvelle est que les présidents américain et iranien ont signé un accord prévoyant la fin des hostilités et la réouverture du détroit d’Hormuz, tandis que le dossier nucléaire doit être discuté au cours des six prochains mois. Le Brent, qui évoluait encore autour des 110 dollars à la mi-mai, est retombé sous les 80 dollars. Les marchés à terme anticipent un retour sous 75 dollars d’ici au printemps 2027. L’Agence internationale de l’énergie prévoit une normalisation progressive de la production, qui devrait atteindre 110 millions de barils par jour début 2027, un niveau largement suffisant pour reconstituer des stocks OCDE tombés à leurs plus bas depuis 1990.

Cet accord est de bon augure pour l’économie. Le scénario de risque, qui reposait sur une flambée du prix du baril, est devenu beaucoup moins épais. Déjà, l’économie mondiale avait bien résisté, malgré la perte de pouvoir d’achat des consommateurs, qui a globalement pesé sur les services. L’Europe a souffert davantage que la moyenne, du fait de sa dépendance énergétique, et la croissance en 2026 risque de ne pas atteindre 1%. Mais l’économie globale a pu compter sur l’essor de l’activité manufacturière, portée par la vague IA. Plus qu’une vague, une marée montante, puissante et inexorable. Quelques exemples : les exportations coréennes de semi-conducteurs sont en hausse de 200% en glissement annuel ; le consensus sur les profits de l’indice d’actions KOSPI a été multiplié par trois depuis l’automne. Le PIB réel de Taiwan est en hausse de 14,5% en glissement annuel. Quant aux dépenses d’investissement des hyperscalers (Amazon, Google, Meta, Microsoft, Oracle), elles devraient dépasser 1.000 milliards de dollars en 2027, soit près de 3 % du PIB américain. Tant qu’elles continuent de progresser, elles demeurent un puissant moteur de croissance.

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Productivité

Historiquement, une forte accélération de l’investissement technologique est suivie d’une hausse de la productivité du travail. Ce mouvement, déjà visible aux États-Unis, soutient les perspectives de rentabilité des entreprises. La productivité peut également s’avérer désinflationniste, car elle permet de réduire les prix de vente, dans le cas où les entreprises font face à un manque de demande ou cherchent à gagner des parts de marché ; depuis Covid et le fameux épisode de « greedflation », elles semblent surtout en capacité de protéger leurs marges.

Pour l’heure, nous rejetons l’hypothèse d’une bulle sur les valeurs technologiques, car les gains sont soutenus par une forte profitabilité. La véritable question concerne plutôt la pérennité de ces profits. Historiquement, les secteurs les plus rentables attirent de nouveaux concurrents qui finissent par éroder les marges. Nous suivrons de près deux variables pour détecter éventuellement le point culminant de cette marée : 1/ les dépenses d’investissement : tant qu’elles augmentent, elles tirent la croissance mondiale. 2/ Les marges bénéficiaires des entreprises, du secteur Tech en particulier. Pour l’instant ces signaux restent positifs mais sur ces niveaux de valorisation, et de concentration des indices, les actions américaines offrent, à moyen terme, un couple rendement-volatilité nettement moins bon que celui des 10-15 dernières années. Il paraît prudent de diversifier les expositions, notamment vers l’Europe et les pays émergents, Asie notamment (non couvertes en change, car les devises chinoise et coréenne par exemple sont fortement sous-évaluées).

L’accord iranien réduit le risque d’une spirale inflationniste. Cela dit, l’inflation américaine reste sous pression. Si la vague IA constitue un choc d’offre positif – l’offre illimitée d’intelligence – elle est également un choc de demande, qui se manifeste de façon la plus évidente par la flambée des prix des puces électroniques (chipflation). Celle-ci se répercute dans le prix des biens électroniques, et dans de nombreux secteurs manufacturiers, de plus en plus consommateurs de technologie. Par ailleurs, le CBO (Congressional Budget Office) estime que « l’output gap » américain est positif – l’économie tourne à plein régime – ce qui coïncide souvent avec des pressions inflationnistes plus fortes. Le marché de l’emploi se reprend, voire se tend. Enfin, les dérapages systématiques des prix, ces dernières années, influencent les anticipations des agents économiques. Sur les six dernières années, les prix à la consommation américains ont grimpé de 30%, soit 4,5% par an : le double de l’objectif de la Fed.

Kevin Warsh n’a pas manqué, lors de la première réunion de la Fed sous sa présidence, de critiquer cet héritage. Le communiqué, très court, la tonalité de la conférence de presse, et le fait que la moitié des membres du FOMC anticipent désormais au moins une hausse des taux de la Fed cette année, mettent tous en évidence les inquiétudes sur l’inflation. Le marché anticipe désormais 41pb de hausse du taux directeur cette année. L’autre fait marquant de cette première réunion est que Kevin Warsh entend réduire le volume de communication de la Fed, et n’est pas très enclin à guider le marché. Dès lors, le risque de surprise est plus grand, ce qui pourrait conduire à une plus forte volatilité de la classe d’actifs taux.

Au total, nous restons défensifs sur les obligations longues américaines. Les points morts d’inflation à 10 ans, proches de 2,25%, paraissent trop bas, tandis que la hausse des taux réels (TIPS 10 ans à 2,18%) nous semble justifiée par la vigueur de l’économie, la hausse de la productivité, la moindre demande obligataire de la part d’investisseurs peu sensibles au niveau de taux (banques centrales notamment), et des déficits publics insoutenables. La révolution de l’IA accroît les besoins de financement — par la dette comme par les fonds propres — au moment même où les États doivent financer les transitions démographique, climatique, militaire et sociale. Cette concurrence croissante pour le capital modifie l’équilibre entre épargne et investissement et plaide pour des taux longs durablement plus élevés.

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