Les marchés actions sont en pleine surchauffe
Acheter la rumeur et vendre la nouvelle. Les investisseurs n’ont pas dérogé au dicton boursier en fin de semaine dernière après l’annonce d’un nouveau plan massif de soutien à l’économie américaine. L’ensemble des places boursières, qui avaient poursuivi en ce début d’année leur progression, ont nettement reculé vendredi.
De plus en plus de voix se sont élevées ces dernières semaines pour décrier l’allure prise par les marchés actions. A commencer par l’américain, Jeremy Grantham, une star de l’investissement. Dans une lettre adressée à ses clients début janvier, le fondateur du gestionnaire de fonds GMO a affirmé qu’il était «hautement probable que nous soyons dans une bulle majeure sur le marché américain, du type de celle que nous rencontrons régulièrement, la dernière remontant à la fin des années 1990. Elle pourrait très probablement mal se terminer même si rien n’est jamais sûr». Entendez par là, il n’y a rien de plus difficile que de savoir quand une bulle financière éclate. La semaine passée, le chef économiste de Goldman Sachs, Jan Hatzius, qui reste confiant sur les actions sur le moyen-long terme, a déclaré à CNBC lors d’une conférence que les marchés actions américains pourraient s’accorder un répit à court terme après leurs récents records, atteints à Wall Street mais aussi pour l’indice MSCI Monde.
Des valorisations supérieures aux moyennes
Cette pause pourrait être déclenchée par les craintes d’un arrêt prématuré des soutiens monétaires de la Fed et la remontée des taux d’intérêt à long terme. Un catalyseur important alors que la chute des rendements des obligations et des taux d’actualisation sont à l’origine de la forte expansion des multiples de valorisation des actions. Pour Emmanuel Cau, stratégiste chez Barclays, tant que le momentum des bénéfices est orienté à la hausse (ce qui devrait être le cas en 2021) et que les banques centrales ne se précipitent pas pour retirer leurs politiques accommodantes, les actions et les taux peuvent toutefois progresser conjointement. Or ce qui fait tenir le marché est le pari d’une forte reprise économique au deuxième semestre cette année grâce aux vaccins contre le Covid-19 et le fait que les banques centrales et les gouvernements vont continuer de soutenir l’économie.
Mais ce positionnement consensuel des investisseurs inquiète certains investisseurs, à l’instar de Carmignac. La plupart des indicateurs traditionnellement surveillés pour détecter une surchauffe des marchés sont dans le rouge. A commencer par les valorisations. Partout, les valorisations sont au-dessus des moyennes historiques. Aux Etats-Unis, où l’indice S&P 500 capitalise 23 fois les bénéfices attendus pour les prochains mois (+30%), contre 17,4 fois de moyenne historique, en Europe (17,7 fois contre 13,5 fois, pour une hausse de 40% des bénéfices) mais aussi pour l’indice MSCI Monde (21,7 fois et +50%). En 2020, sur le marché américain, 150 entreprises (hors micro-caps) ont vu leur cours tripler, soit trois fois plus que n’importe quelle année pendant la dernière décennie. Des niveaux de valorisation proches des plus hauts quels que soient les indicateurs: le PER de Shiller (même si Robert Shiller a relativisé sa portée estimant que c’était lié au niveau des taux…) mais aussi le ratio capitalisation rapporté au PIB, cher à Warren Buffett, qui a largement dépassé son record de 2000.
Des investisseurs particuliers suractifs
«Le marché est focalisé sur le moyen-long terme, ce qui explique qu’il ait mis de côté ces considérations de valorisation de court terme», juge Michel Saugné, directeur de la gestion actions chez Tocqueville Finance (LBPAM) qui s’attend à une légère correction du marché, l’investiture de Joe Biden pouvant être un déclencheur de même que l’annonce du plan de soutien, alors que le marché a bien intégré l’apaisement politique. Le gérant rappelle que le mois de janvier est généralement binaire, soit en forte hausse, soit en forte baisse.
Le positionnement du marché rappelle également le début du siècle. Le ratio put/call sur le marché américain n’avait pas été aussi bas depuis 2000, à 0,38. Sous 0,5, il est le reflet d’un marché suracheté. Le volume d’achat des call (option d’achat) atteint également un niveau très élevé. Avec une forte progression des petits ordres (moins de 10 contrats) sur le S&P 500 (multiplié par 8 par rapport à 2019, une année déjà largement au-dessus de la moyenne de long terme), traduisant la forte présence d’investisseurs particuliers. Jeremy Grantham rappelle que le dernier stade des périodes de bulle est caractérisé par le comportement réellement fou des investisseurs, notamment des particuliers qui avaient jusqu’à l’an dernier été peu présents sur les marchés actions depuis 2009. Cette irrationalité se reflète dans l’achat d’entreprises concept comme Tesla, note Michel Saugné. Mais aussi par des excès de comportement d’investisseurs qui achètent des actions sans réellement savoir dans quoi ils investissent, au risque de se tromper de valeur, comme récemment avec Signal Advance…
Beaucoup (trop ?) d’IPO
Le nombre d’introductions en Bourse a aussi dépassé les 406 enregistrées en 2000. En 2020, il y en a eu 480 (dont 248 Spac) malgré le contexte économique. Un autre signe probable de surchauffe. Jeremy Grantham note par ailleurs que le climat d’hostilité à l’égard des investisseurs bear et la hausse des actions, non pas sur la base de fondamentaux mais uniquement parce qu’elles montent, font également partie des signes précurseurs des bulles.
Ce contexte de surchauffe sur les marchés s’ajoute à une situation de plus en plus dégradée sur les plans sanitaire et économique avec le renforcement des mesures de restriction dans de nombreux pays face aux différents variants plus contagieux du coronavirus. Avec pour risque une double récession au premier semestre cette année, en Europe et aux Etats-Unis. Et ce, alors que le soutien des résultats trimestriels pourrait être éphémère. Les actions intègrent déjà une grande partie des bonnes nouvelles sur la croissance bénéficiaire, extrêmement élevée.
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