Un potentiel toujours entier pour l’art contemporain
Autrefois appréhendé avec réserve voire avec défiance, l’art contemporain ne cesse d’étonner et de se diffuser. Sur les grandes foires qui lui sont dédiées comme sur le marché des enchères, les affaires sont bonnes et les chiffres en hausse. En moins de 20ans, le produit de ventes aux enchères passe de moins de 100millions de dollars à 1,58 milliard de dollars (entre 2000 et 2017) et tous les signaux sont au vert, malgré la volatilité admise de ce segment de marché. Ce succès repose sur un enthousiasme généralisé, tant auprès des collectionneurs privés qu’au sein des équipes muséales. En avril dernier, The Art Newspaper révélait d’ailleurs l’existence d’un cercle vertueux entre bailleurs privés et musées publics: «Puisque de plus en plus de collectionneurs se concentrent sur l’art contemporain, la composition des conseils d’administration a également basculé dans cette direction. [...] Même si beaucoup pensent que les conseillers ne doivent pas influencer les décisions de programmation, leur enthousiasme peut être contagieux - particulièrement quand ils sont prêts à financer les projets qui les passionnent le plus» (1).
Des rendements motivants. Si l’art contemporain représentait encore une portion congrue du marché de l’art général au début des années 2000 (tout juste 3% du marché en 2000), aujourd’hui il constitue 15% du chiffre d’affaires mondial des enchères. Le coup de marteau le plus impressionnant de l’année a atteint les 110,5millions de dollars, le 18 mai 2017 à New York, avec l’acquisition de l’œuvre Untitled (Skull) de Jean-Michel Basquiat (1982). Le tableau est ainsi devenu la sixième œuvre la plus chère jamais vendue aux enchères, voyant pour la première fois un artiste contemporain rejoindre un panthéon des géants du marché de l’art constitué de Picasso, Modigliani, Giacometti, Bacon et Munch, les seuls à avoir dépassé les 100 millions de dollars. Ce même Untitled de Basquiat valait 20.900 dollars en 1984: 33ans plus tard, la toile a donc été revendue 5.300 fois ce montant (2).
Le potentiel financier de l’art contemporain ne peut plus passer inaperçu. Une partie des acheteurs sont attentifs aux rendements possibles de leurs acquisitions. L’art contemporain s’avère être un investissement particulièrement compétitif sur le moyen terme. Les œuvres achetées et revendues en ventes publiques (de telle sorte qu’il est possible de suivre précisément l’évolution de leurs prix) fournissent de très précieuses informations sur la rentabilité de l’art. Ainsi, les pièces réalisées par des artistes contemporains affichent en moyenne un rendement annuel de +7,6% pour une durée de détention de huit ans.
Des cotes variables et risquées. Investir dans l’art contemporain n’est pour autant pas sans risque. La production d’un artiste peut s’affadir au fil des années, ses soutiens peuvent le délaisser, la réception de son œuvre s’essouffler... Le succès étant chose fragile, les ventes d’art contemporain bénéficient de l’engouement des collectionneurs puis souffrent de leurs hésitations. La popularité d’une œuvre peut s’avérer aussi soudaine que passagère et le marché se montrer implacable, en défaisant brutalement les cotes de jeunes créateurs trop vite portés au firmament. Ainsi soumise à divers passages à vide, l’évolution des prix de l’art contemporain n’a rien de linéaire.
Elle est au contraire bien plus saccadée que pour les périodes de création antérieures. Et puisque les effets de mode dopent les prix ou endorment les marchés, il n’existe pas de stratégie infaillible pour profiter au mieux de l’évolution de la cote d’un artiste. Comme pour les marchés d’actions, la plus-value réalisée par l’art contemporain implique nécessairement un suivi permanent par le détenteur des œuvres de toute l’actualité concernant les artistes de sa collection. Car la construction de la cote d’un artiste contemporain repose avant tout, comme pour les marchés d’actions, sur l’information; celle-ci est indéniablement le premier facteur de création de la valeur, dans tous les sens du terme.
Un marché extrêmement concentré. De façon générale, le phénomène de concentration dans les grandes capitales financières de la planète s’intensifie avec l’art contemporain. Plus que toutes autres, New York, Londres et Hong Kong forment trois pôles d’échanges internationaux capables de concentrer le meilleur de l’offre comme de la demande. Cette convergence du marché de l’art permet de mettre en concurrence les collectionneurs et de vendre les œuvres au meilleur prix. L’essor passe donc essentiellement par ces trois grands pôles internationaux. En ajoutant Pékin - dont le marché est moins tourné sur l’international - on constate que les recettes mondiales d’art contemporain reposent à 83% sur ces quatre mégapoles, alors que seulement 20% des lots transitent par elles. Autrement dit, toutes les autres places de marché de la planète se partagent 17% des recettes d’art contemporain pour 80% des lots.
Cette hyper-concentration du marché haut de gamme sur les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Chine se reflète sur les nationalités les plus cotées du marché. Les jeunes artistes chinois ou américains ont des chances de réussite économique bien supérieures à celles d’un artiste français ou marocain (3). Pour preuve, trois artistes anglo-saxons - Jean-Michel Basquiat, Peter Doig et Christopher Wool - représentent pas loin du quart du marché mondial de l’art contemporain (4). Pour illustrer encore l’impact du trio Basquiat-Doig-Wool sur le marché, précisons que le chiffre d’affaires annuel de leurs œuvres est plus important qu’une année d’enchères cumulées au Royaume-Uni, en France, au Japon et en Italie réunis. C’est dire tout l’effet de concentration du marché sur un petit nombre de signatures leaders, lorsque des milliers d’artistes ne franchissent pas le filtre des enchères.
(1) Julia Halperin, «Art of today dominates US museums», The Art Newspaper, avril 2017.
(2) Son acquéreur, le jeune milliardaire japonais Yusaku Maezawa, fera de cette toile l’une des pièces phares de son musée personnel à Chiba, au Japon.
(3) Lorsque 97 artistes américains occupent le Top 500 des artistes mondiaux les plus performants selon leur produit de vente annuel aux enchères, on en dénombre 162 parmi les artistes chinois.
(4) Entre l’été 2016 et l’été 2017, la vente de leurs œuvres a généré 426,7millions de dollars de recettes.
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